Ducktails – Ducktails III : Arcade Dynamics (Woodsist, 2011)

Autant j’avais adoré les deux “premiers” albums de Ducktails sortis chez Not Not Fun et Olde English Spelling Bee, autant je m’étais fait un peu peur avec les 45T qui avaient suivi. Avec un peu de recul, il n’y avait pourtant pas grand-chose à leur reprocher, mais en ce qui me concerne la musique de Ducktails a vraiment un goût de trop peu en format 45T. Il lui faut la durée d’un album pour s’installer plus à son aise. Il faut surtout que les chansons succèdent aux chansons. Chaque morceau seul semble un peu trop fragile, trop chancelant. Il a besoin de ses compagnons pour le soutenir. L’union fait la force. Seul, il est comme une vignette perdue entre deux silences, prêt à s’écrouler. Difficile de savoir quoi en faire, difficile de lui donner un sens. Mises bout à bout ces vignettes commencent à raconter une histoire et ce qui pouvait passer pour de la maladresse ou de l’amateurisme revêt soudain une autre dimension. Le parti pris esthétique s’avère cohérent. Au fil des morceaux se dessinent une vraie personnalité, un vrai savoir faire. Les chansons se nourrissent les unes les autres, laissant entrevoir des nuances et des possibilités.

Le format album, et peut être tout particulièrement ici avec Ducktails III : Arcade Dynamics, permet d’extraire la musique de Ducktails de la masse toujours croissante des musiciens lo-fi. Car s’il est un genre dans lequel il est facile de couvrir un manque d’idée par une réverbération excessive et une saturation outrancière, c’est bien celui-là. Du coup un morceau seul peut être plaisant à l’oreille mais laisser l’auditeur sur sa faim à se demander s’il vient d’écouter un énième bon morceau qui risque d’être bien vite oublié ou s’il vient de découvrir quelque chose qui va grandir et se développer avec le temps. Ecouter Arcade Dynamics, c’est se rendre compte que Matthew Mondanile n’a pas écrit une bonne chanson, mais DES bonnes chansons et qu’il a plus d’un tour dans son sac. Les ritournelles entêtantes de Hamilton Road et Art Vandelay, respectivement faces A et B du single sorti sur Olde English Spelling Bee, ne sont donc pas le fruit du hasard. On se rend également compte au fil des écoutes que l’album, loin d’être une simple collection de morceaux, est également pensé et construit comme un tout cohérent. Les moments forts et les transitions s’alternent. Des relations se tisent entre les titres. Arcade Dynamics s’écoute comme un tout. Il est, plus encore peut être que les autres disques de Ducktails, un Album avec un A majuscule.

Si j’avais beaucoup aimé les disques précédents de Ducktails, c’est parce que j’y voyais une évolution étrange, une mutation inattendue d’éléments de la culture de masse, qui dans leur forme originelle me rebutaient et me rebutent encore. J’étais à la fois séduit et révulsé, pris d’un doute qui ne semblait pas pouvoir être résolu. En pervertissant les codes de la musique populaire des décennies précédentes, Matthew Mondanile leur conférait une aura étrange. Il nous faisait entendre le banal d’une manière nouvelle et perturbante. Alors quand j’ai écouté le 45 T Hamilton Road, titre ouvertement pop pour la première fois je me suis dit que Ducktails régressait, qu’au lieu d’affiner sa vision, d’aller encore plus loin dans cette direction, il se dirigeait vers les sentiers battus de la pop guitare/basse/batterie, qu’il avait perdu son originalité. En bref, ce n’était pas ce que j’attendais de lui. J’avais oublié que :

1 – Le progrès n’est pas linéaire.

2 – Il ne faut pas enfermer un musicien dans un style. Attendre de lui quelque chose de trop précis, c’est forcément être déçu par la suite.

Bien heureusement Ducktails continue son petit bonhomme de chemin sans trop se soucier de ce que je pense. Plus vraiment hypnagogique donc, mais plus proche du format pop, Matthew Mondanile compose maintenant de « vraies » chansons avec couplets, refrains et jolies mélodies. Il se rapproche également d’une certaine forme de musique plus rock, les guitares deviennent prépondérantes au détriment des synthés et le chant est plus présent que sur les albums précédents (du coup je me dis qu’il faut vraiment que je jette une oreille plus attentive à son groupe : Real Estate).. Il garde tout de même un pied sur la plage, car le soleil est toujours présent ici, un autre au centre commercial dont les effluves artificielles parfument encore certaines pistes de l’album mais surtout consolide l’appui du troisième (le plus gros) dans le garage familial. La musique sonne en effet ici comme celle d’un groupe adolescent, un rien branleur mais enthousiaste, porté par l’insouciance de la jeunesse, qui aurait investi l’endroit pour y répéter.

3 pieds, oui parce que la pop de Ducktails est mutante. Elle est riche de ses contradictions. Entre deux chansons qui sonnent comme les démos de singles pop quasi parfaits (Hamilton Road, Sprinter, Don’t Make Plans, Art Vandeley, Killing The Vibe), les interludes (The razor’s edge, Arcade Shift) nous rappellent sur quel terreau étrange a poussé la musique de Ducktails. L’esprit lo-fi est quant à lui toujours aussi présent malgré le songwriting plus précis. La batterie continue de sonner comme une boite en carton et la voix est toujours noyée sous une montagne de réverbération. Les chansons de Ducktails sonnent toutes un peu pareil, elles ont un air de famille. En les égrainant au fil de l’album, Matthew Mondanile construit ainsi une sorte de torpeur continue, un alanguissement confortable soutenu par l’air de déjà vu. De cette façon il assoit l’ambiance léthargique amorcée par les mélodies gorgées de soleil. Tout ici baigne dans une ambiance d’adolescence éternelle, de mélancolie douce et de confort presque familial.

Avec ce troisième album Matthew Mondanile passe un cap et frappe un grand coup. Il nous montre l’étendu de son talent de compositeur et ouvre également de nouvelles perspectives. Car outre la nouveauté de l’efficacité des morceaux pop, à l’écoute du sautillant Little Window, mais surtout de Porch projector, lente dérive de 10 minutes à l’ambiance quasi nocturne que n’aurait pas renier Christina Carter, on se demande, les yeux pétillants et pleins d’espoir, ce qu’il nous réserve pour la prochaine fois.

Retrouvez également cette chronique sur SUBSTANCE-M.

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Une Réponse to “Ducktails – Ducktails III : Arcade Dynamics (Woodsist, 2011)”

  1. Francky 01 Says:

    Hello Johan. Excellente analyse, personnelle tout en étant générale, et surtout très pertinente.
    Je suis content que tu abordes le format Album (avec un grand A) car pour moi, un album n’est pas simplement une compilations de titres mais un concept très réfléchie : ordre des titres,longueurs, pochette, livret, titre, etc….
    Avec le TOUT numérique et la génération mp3, beaucoup de jeunes ne comprennent plus cela et consomment la musique au titre. C’est comme au supermarché, rayon coupe, où l’on achète les aliments au poid !!!!!

    Perso, depuis ce dernier, je réévalue la musique de Ducktails et notamment son album éponyme de 2009 !!!

    A ++

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