Eleh – Radiant Intervals (Important Records, 2010)

Plus j’écoute la musique d’Eleh et plus je suis acquis à sa cause. Je reviens pourtant de loin car il est vrai qu’au premier abord, elle peut paraître vide et terne. Il faut être patient, sa richesse ne se révèle qu’au fil des écoutes.

L’écoute prolongée de Radiant Intervals m’a fait prendre conscience que l’une des composantes essentielles de la musique d’Eleh est l’espace. Elle tend en effet à se diffuser dans le vide de la pièce dans laquelle se trouve l’auditeur et à l’emplir. J’ai essayé d’écouter la musique d’Eleh au casque mais elle perd en puissance (en plus le format mp3 ne lui fait pas vraiment justice), elle est tronquée et devient plane. Elle a besoin d’un volume spatial pour s’étoffer et s’épanouir. L’écoute devient expérience concrète et le simple fait de regarder autour de soi revient à visualiser l’espace dans lequel le son s’inscrit, l’espace dans lequel il est piégé car il ne demande qu’à se propager à l’infini. Le son fait corps avec l’espace de la pièce et il devient dès lors possible de le parcourir. Écouter la musique d’Eleh de manière statique ou en se déplaçant sont des expériences différentes. L’un des slogans d’Eleh est « volume reveals detail ». Je suis convaincu que le terme « volume » ne réfère par uniquement au volume sonore.

Si dans ma chronique précédente de Location Momentum je faisais un rapprochement avec la peinture de Mark Rothko, la notion d’espace que j’évoque plus haut me fait me tourner cette fois-ci vers les sculptures de Richard Serra. Les sculptures de Serra dégagent une puissance tellurique démesurée. Leur force dramatique découle de la mise en scène du poids des immenses plaques de métal, de leur équilibre à la fois souple et pesant. Elles transforment l’espace dans lequel elles sont installées et en dessinent un autre qui leur est propre, architecture minimaliste, qu’il est possible de parcourir. Ce que font les sculptures de Richard Serra à l’échelle d’un lieu public ou d’une salle de musée, la musique d’Eleh le fait à l’échelle domestique de mon modeste salon.

Richard Serra’s Band (2006) Photo by Lorenz Kienzle

Cet espace que la musique d’Eleh remodèle est étrangement ambigu. Inquiétant et accueillant à la fois. Inquiétant parce que sombre et démesuré mais accueillant parce que fluide et doux.

Cette dualité qu’il est difficile de décrire précisément est aussi ce dont la musique tire son mystère. Les strates de sons mouvantes emportent l’auditeur. Leur force est colossale, leur masse, fantastique mais la dérive est voluptueuse.

Comme l’indiquent les titres de compositions elles-mêmes, Night Of Pure Energy, Death Is Eternal Bliss, Bright And Central As The Sun Itself, et Measuring The Immeasurable, tout est ici question d’échelle, de relativité de la perception et d’absolu. Alors encore une fois c’est l’image du fœtus cosmique de 2001 l’Odyssée de l’espace qui me vient à l’esprit et me fait envisager la musique d’Eleh comme le son du cosmos ou celui perçu depuis l’intérieur d’une poche utérine. Elle dégage une puissance et une énergie primaire. Elle est une matrice féconde.

L’image de la poche utérine me vient également à l’esprit car sur Radiant Intervals, la musique repose principalement sur des pulsations et des vibrations. On n’est pas très loin du règne de l’organique, des battements de cœur ou de l’afflux sanguin dans les veines. La musique semble souvent nous entourer de toutes parts, se dissoudre en nous, nous emplir. Elle joue avec notre perception et nous hypnotise. On régresse dans un état second. Nos repères se brouillent, et on reste entre deux eaux, porté par le flux de la musique, désorienté par les strates sonores qui se recouvrent et dont il est difficile de savoir lesquelles sont dessus, lesquelles sont dessous, si elles s’approchent ou si elles s’éloignent. L’espace engendré par la musique d’Eleh est une intériorité en lente mais inexorable expansion.

Avec Radiant Intervals, Eleh nous livre un raga monolithique et magistral qui frôle parfois la transe pulsée comme sur les quelques minutes magiques de Measuring The Immeasurable. Je ne peux pas vraiment comparer cet album avec les précédents, sortis sur Important Records, car je ne les ai pas, et je me refuse à les découvrir en mp3 issu d’un mauvais transfert depuis le vinyle original. Impossible donc de mettre cet album en perspective. Une chose est cependant certaine, une nouvelle quête s’ouvre maintenant à moi : mettre la main sur ces albums, à un prix raisonnable si possible, ce qui ne va pas être facile.

Retrouvez également cette chronique sur SUBSTANCE-M

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