The Hunter Gracchus – Sacred object of the Yiye People (Chironex, 2009)

Je ne sais pas très bien pourquoi je me passionne tant que cela pour ces musiques faites de bouts de rien. Pour ces imbroglios invraisemblables de sonorités qui semblent provenir de différentes musiques ethniques.

Pourquoi mon imagination s’enflamme-t-elle à ce point pour ce qui aurait pu n’être au final qu’un amas informe de pliks et de ploks faits par une poignée de gars assis en tailleur à même le sol et qui tapent n’importe comment sur tout ce qui se trouve à leur porté tandis qu’un énergumène s’acharne sur un pauvre instrument à cordes complètement désaccordé ? Cela reste un mystère.

J’étais dans le même état d’incertitude avec le free jazz il y a quelques années. J’aurais bien été en peine d’expliquer à quelqu’un pourquoi ce n’était pas du « n’importe quoi » alors que je le sentais au plus profond de moi. Je n’avais même pas réussi à défendre le petit solo de piano « free » de Mark Garson sur le Aladdin Sane de David Bowie, qui avait tant effrayé certains de mes amis lors d’une soirée (ce soir là je leur épargnais Albert Ayler).

Toujours est-il que la musique de The Hunter Gracchus dégage un mystère trouble dont chaque stridence me fait me sentir comme un archéologue qui essayerait de reconstruire l’histoire obscure et décousue d’une civilisation oubliée. Elle comporterait bien entendu son lot de rituels cruels, de visions de terreur, de magie occulte et de guerres. Précisons que la pochette qui présente une momie de lièvre du peuple (fictionnel) Yiye n’arrange pas les choses.

Je fantasme sur ces musiques rituelles imaginaires et terribles qui cristallisent les peurs, la violence et le sexe dans quelques battements et accords dissonants. Un monde de pulsions mis en musique.

Je ne sais pas si ces musiques improvisées néo tribales ont leur légitimité ou s’il faut les dénigrer comme étant le produit de quelques jeunes européens qui se fantasment comme des primitifs, des enfants gâtés qui se cherchent une authenticité, une nouvelle virginité lavée du pêché de la société de consommation : un primitivisme de pacotille. Je préfère cependant y voir un art brut qui n’a peur ni du trouble ni de la laideur et qui n’a pas de complexe à aller piocher ailleurs dans d’autres cultures ce qui lui plait, sans avoir besoin de se justifier continuellement.

Il y a chez The Hunter Gracchus quelque chose de Jean Dubuffet. Une matérialité, une substance violemment triturée, une brutalité mélangée à un étonnement enfantin. Ou encore de Picasso qui revisite violemment les arts premiers et fait voler en éclats les codes de la peinture occidentale.

Sacred object of the Yiye People est résolument lo-fi. Les huit improvisations ont été enregistrées sur un microphone mono. Cette esthétique du fait maison ne fait que renforcer la spontanéité de la musique et amplifie les sonorités bancales et crues des différents instruments. Ces dernières sont sèches et dures et écorchent plus qu’elles ne caressent. Cordes pincées ou frottées, percussions éparses ou assurées… une multitude d’instruments compose ce qui sonne comme des fields recordings d’un folklore imaginaire dans un pays en guerre. La dureté et l’aridité dominent, l’incertitude règne. Difficile de trouver un sens à tout cela. La musique est éclatée, il devient même difficile par moment de lier les instruments entre eux, on n’a plus grand chose à quoi se raccrocher. Heureusement ces moments ne durent jamais trop longtemps, et de nouvelles formes apparaissent au gré des coupures qui structurent l’album. Sacred object of the Yiye People semble en effet composé d’extraits d’improvisations assemblés entre eux à la hâte. Parfois du difforme émergent des moments de grâce comme le superbe for Naguid Mahfouz qui clôt l’album avec ses longs drones saturés et désertiques. On se dit alors que le voyage, aussi inconfortable fut-il, valait vraiment la peine.

Un extrait de Naguid Mahfouz en écoute ici. D’autres extraits sur le Myspace du label Chironex

Retrouvez également cette chronique sur SUBSTANCE-M

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5 Réponses to “The Hunter Gracchus – Sacred object of the Yiye People (Chironex, 2009)”

  1. ludo Says:

    critique pertinente pour un bien bôôôô disque. a tourné sur ma platine tout le weekend du coup. à la tienne johan !!

    • johancolin Says:

      A la tienne Ludo. T’as écouté les autres disques sortis sur Chironex ?

      • ludo Says:

        oui oui les 3 premiers…mais ma préférence va pour ce hunter gracchus. les deux autres part wild horses et drapeau noir me plaisent presque autant. pas encore écouté le dernier du label : chora, je crois (???).
        rien à voir (non, rien !) mais si je peux me permettre : ai beaucoup écouté le split rene hell/three legged race sur arbor ces derniers jours. tout ce que touche robert beatty de hair police est comme du miel pour mes oreilles.

      • johancolin Says:

        Hair Police je ne connais pas bien. J’ai du écouter des trucs à droite à gauche. Certains m’avaient bien plus oui, d’autres en revanche étaient bien trop bruyants. Faudrait que je jète une oreille sur ce split, j’aime beaucoup ce label.

      • ludo Says:

        la musique de robert beatty est assez différente de celle d’hair police. moins ‘noise’, plus ‘électronique’ (faute de mieux pour ces termes) : comme un gamin assez mal élevé qui plonge les mains dans des machines et tente sa chance (il semble découvrir le truc en même temps que nous qui écoutons). l’antithèse de ça : autechre, peut-être. ici, personne ne prétend te surplomber.
        à propos d’hair police, je te recommande vivement la quadruple cassette ‘our mind problems vol.4’ qui met davantage l’accent sur le grain que sur le volume. passionnant.
        tout comme la musique (plus rampante encore) de mike connelly sous le nom de failing lights. son cd récemment sorti sur intransitive est un bel aboutissement de tous ses bouts d’essai parsemés à droite, à gauche les années précédentes…

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