Matrix Metals – Flamingo Breeze (Olde english spelling bee, 2009)

Matrix Metals est l’un des innombrables projets de Sam Meringue, figure éminente de la pop hypnagogique. Flamingo Breeze est pour l’instant le seul album que je connaisse de lui. C’est en réalité une cassette initialement sortie sur Not Not Fun, qu’Olde English Spelling Bee a eu la bonne idée de rééditer en vinyle.

Depuis quelques mois l’album est en rotation constante sur ma platine et je me surprends moi-même à prendre un tel pied à son écoute. Si vous vous demandiez ce qu’il manquait à Cindy Lauper pour être psychédélique, vous trouverez peut être ici un début de réponse.

Flamingo Breeze (le morceau) est divisé en 4 parties et occupe toute la face A du vinyle. On y entend se répéter de manière monomaniaque une mélodie électro funk estampillée 80’s. Encore et encore elle assaillit l’auditeur. Ici le souvenir des années 80 est une nouvelle fois fantasmé. Les jingles publicitaires et le génériques de jeux télévisés se transforment en hymnes qui remplissent les dancefloors. Prince fait de la pub pour une boisson énergisante, David Lynch réalise un film dans une galerie commerciale de province, c’est Las Vegas Parano au Macumba.

Tout ici est halluciné, déformé. On est pris de visions cauchemardesques qui révèlent l’aliénation à l’oeuvre sous les strasses et les néons. Le clinquant et le toc étincellent à en donner le tournis. L’horreur de cette enfer climatisé nous apparaît finalement malgré notre état semi comateux dû à trop de drogues, trop de sucre, trop de vitamines. Le rimmel coule, les déodorants ne font plus effet mais on continue à danser, par réflexe, par résignation, parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre.

Flamingo Breeze est la bande-son régurgitée par notre inconscient après que la fête soit finie. Le son lo-fi, le montage rudimentaire et les boucles bancales pervertissent  les nappes de synthétiseurs et les lignes de basse funky.  D’une certaine manière, je pense parfois à Pierre Schaeffer ; comme si de manière anachronique il avait composé son Etude Pathétique avec des vieux maxi 45T trouvés dans le bac des soldes d’un dépôt-vente ou des enregistrements repiqués sur une VHS. Flamingo Breeze possède cette même qualité surréaliste qui découle du collage et de la juxtaposition.

Sur la face B, Ray Ban Meltdown / Tanning Salon débute de façon similaire à  Flamingo Breeze mais de manière moins euphorique, jusqu’à ce que le morceau se transforme subitement en italo disco mutant à la ligne de basse imparable qui me fait à coup sûr me lever et remuer le derrière sous les yeux apeurés de mon chat. Coupure franche. Encore une fois on passe du coq à l’âne. Le disco se mue en blues futuriste. Les guitares glissantes dépeignent un paysage désertique, une ville fantôme aux panneaux publicitaires délabrés et à la station service en ruine. Nouvelle coupure, et nous voilà dans une série télé à l’ambiance de plomb. Fin.

Flamingo Breeze (l’album) s’écoute comme on regarde la télé mais sans avoir la maîtrise de la télécommande. Entre zapping et collage il n’y a qu’un pas. C’est surtout une formidable machine à créer des images mentales. Elle accompagne l’auditeur dans un monde de souvenirs et de fantasmes. Elle devient un territoire psychique aux multiples épaisseurs, prompt à se métamorphoser rapidement, oscillant en permanence entre présent, souvenir et souvenir de souvenir.

La musique aurait pu n’être qu’une accumulation d’anecdotes mais sa force est de ne jamais disparaître derrière les images qu’elle évoque. Sam Meringue ne fait pas dans la citation pure, ni dans l’utilisation littérale des codes. Il les transforme et les pervertit en les utilisant dans un autre contexte, en les tronquant et le juxtaposant. D’une certaine manière c’est exactement ce qu’ont fait les pionniers de la musique concrète en utilisant les sons pour leurs qualités propres en se détachant de l’objet dont ils étaient la représentation sonore. Un cinéma surréaliste pour l’oreille.

Loin de toute ironie, Sam Meringue redonne vie à tout un pan de la culture populaire que je pensais dans un état de putréfaction avancé, oublié quelque part dans une décharge à ciel ouvert. Contre toute attente il utilise ces rebuts pour créer une expérience psychédélique névrosée basée sur la culture de masse à mille lieux du psychédélisme des années 60.

Retrouvez également cette chronique sur SUBSTANCE-M

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7 Réponses to “Matrix Metals – Flamingo Breeze (Olde english spelling bee, 2009)”

  1. ludo Says:

    là tu m’intrigues…vais jeter une oreille sur de truc. l’hypnagogic pop…hum…ai un peu décroché depuis que l’appellation est sortie de la plume de keenan (isn’t it ?).pas de lien de cause à effet, juste une coïncidence.le déjà plus très récent citrac de ferraro sur arbor est le dernier truc sérieusement écouté par mes écoutilles et j’ai trouvé ça aberrant…et assez mauvais en définitif (j’adore les vieux skaters pourtant). ce qui est sûr, il faut des gens (comme toi) pour s’essayer à parler de ces disques pour faire le tri et sortir de la simple hype. et, ici, tu en parles très bien…à peu de choses près ce que m’évoquent les bons disques d’hypnagogic : de véritables rampes de lancement pour l’imaginaire, la fiction sous toutes ses formes…
    et…bravo/merci pour tes jolis ‘papiers’ sur les sorties 8mm.
    et…as-tu enfin écouté le compathia de six organs of admittance ? paraît qu’y en a un nouveau d’ailleurs.

    • johancolin Says:

      Salut,

      Non pas encore écouté Compathia, mais hier j’avais justement commencé une liste des trucs conseillés via commentaires interposés et oups, j’avais oublié celui-là. Ça tombe bien que tu m’y fasse penser.

      J’ai découvert l’hypnagogic pop y’a environs un an donc à peu de choses près quand Keenan lui a donné son nom. J’ai commencé par la nouvelle génération Ducktails et Sun Araw. Je n’ai pas encore trop exploré du côté de Ferraro et des Skaters. Je ne sais pas par où commencer. Ce que j’ai entendu de Ferraro, bof, mais je ne suis pas forcément tombé sur les bons. Des suggestions ?

      En un certains sens Keenan m’a facilité la tâche. Le terme Hypnagogique à été une porte d’entrée. Sans ce mot je ne sais pas si j’aurais su quoi faire de toutes ces musiques. Je pense que je serai complètement passé à côté. C’est à travers ce terme que j’ai réussi à les décrypter. Il m’a servi de révélateur et cela a fait tombé beaucoup de barrières et de réticences. Ca m’a vraiment parlé. Mais après je vois pas cela comme un style. Juste comme un adjectif : de la pop hypnagogique. La façon de présenter les choses de Keenan est assez intelligente et il n’enferme pas les musiciens dans un genre. Cela tient plus de l’état d’esprit.

      J’aime bien parler de ces musiques parce que d’une certaine manière c’est l’occasion pour moi de faire le point. Écrire me permet de mettre mes idées au clair. C’est trop facile de prendre des vessies pour des lanternes quand il s’agit de ce genre de productions.

      Vers 2005 j’avais écouté Ariel Pink et j’avais été très perplexe. D’un certain côté ça me plaisait et ça m’intriguait (plus intrigué que séduit en réalité), de l’autre je me demandais ce qu’était réellement ce bordel sans nom. J’avais un peu peur de l’ironie branchouille et je n’ai pas persévéré. Keenan a mis un nom sur ce bordel. Il faut maintenant que je rattrape le temps perdu.

      Merci pour le message.

  2. fred Says:

    Grâce à ton blog je commence aussi à m’intéresser à la pop hypnapogique. Pour l’instant j’écoute beaucoup de Sun Araw (que j’adore) et un peu de ducktails. J’avoue avoir été étonné quand tu m’as dit que tout venait plus ou moins d’Ariel Pink car leur dernier album me semble assez éloigné de l’univers de Sun Araw. J’ai écouté certains de leurs albums plus anciens et je n’ai pas accroché.

    Peux-tu me donner quelques noms d’artistes vers lesquels je peux me tourner pour explorer cette pop ?

    Sinon suite à ta question sur les albums 2010 qui m’ont marqués, je citerais LCD soundsystem, Beach House, Ariel Pink et Joanna Newsom. J’en oublie surement pas mal mais j’avoue que cette année les déceptions ont été plus grandes que les heureuses surprises. Les albums de Wavves, Delorean, Arcade Fire, Vampire Weekend, et dans une moindre mesure No Age et DearHunter m’ont laissé sur ma faim.

    A part ça tout va bien, j’espère qu’on pourra se voir rapidement. En principe je serai pas mal sur Quimper à partir du mois de juin. Si je rentre avant je te fais signe.

    • johancolin Says:

      Salut,
      Content d’avoir de tes nouvelles.
      Je ne suis pas un expert en pop hypnagogique. J’en suis resté moi même à Sun Araw et Ducktails. L’une des grandes figures de ce « mouvement » est James Ferraro et ses innombrables side projects mais je ne connais pas très bien sa musique. Sa discographie est un vrai bordel : beaucoup de CDr et K7. Sinon c’est aussi une question de label plus que d’artiste. Olde English Spelling Bee et Not Not Fun ont tous deux sorti des bons albums dans le genre, Ducktails et Sun Araw entre autre. J’aime beaucoup l’album de Rangers sur Olde English Spelling Bee (chronique en cours). Celui de Forest Swords est super bon également dans une veine dub / dubstep léthargique. Si tu te sens le courage de te plonger dans le sorties K7 y’a plein de label qui proposent des groupes dans la veine de la musique rétro-futuriste-synthétique des Emeralds. Wagon, Pizza Night, Catholic Tapes. Je ne m’aventure pas trop dans ces eaux là, c’est trop le bordel.

    • johancolin Says:

      J’ai oublié de te répondre au sujet des albums 2010. Je n’ai pas écouté LCD Soundsystem. Beach House : génial. Wavves, Arcade Fire, Vampire Weekend, No Age : les singles ne m’ont pas vraiment inspiré je n’ai donc pas écouté les albums. J’y jetterai une oreille un jour quand ça aura un peu décanté. Je n’ai
      pas encore écouté le dernier album de Joanna Newsom mais je l’ai vu en concert. vrai excellent ! Donc cet album, oui pour sûr je vais l’écouter.

  3. Francky 01 Says:

    Hello.
    Ce terme de pop hypnagogique définit très bien l’état dans lequel se retrouve l’auditeur avec de telles musiques !!

    Faut dire que dans la pop hypnagogique, je suis resté à Sun Araw (dont j’ai adoré le « On Patrol »), Ducktails (« Ducktails » 09), Pocahaunted (« Make It Real ») mais eux, je ne sais pas si on les classe dedans.

    Matrix Metals et Sam Meringue, je ne connais pas. D’après ton excellente description et analyse : « …territoire psychique aux multiples épaisseurs » ou « …visions cauchemardesques…aliénation…images mentales.. ». Alors, ce pourrait être, avec de tels concepts, la B.O parfaite de « Matrix » ou même de « Inception », mais en mode psychédélique, un Matrix sous LSD !!!!

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