Eleh – Location Momentum (Touch, 2010)

La première fois que j’ai entendu Eleh je n’ai pas très bien compris. On aurait dit un gars qui se serait endormi sur son synthé, les touches enfoncées sous le poids de son visage produisant un son presque constant à peine modulé par les soubresauts d’un sommeil agité. Dommage la pochette était très belle et me faisait vraiment envie.

Le temps a passé et j’ai vu Eleh débarquer sur Touch par intermédiaire d’un split avec Nana April Jun. Je suis un peu surpris tant je tiens ce label en très haute estime. Une nouvelle fois je tente donc ma chance, mais non décidément ce n’est pas pour moi.

Début 2010. Touch persévère et sort le premier album CD de Eleh (tous les autres sont gravés sur vinyle). La pochette est sublime, mais je ne tiens pas à être déçu une nouvelle fois. Je prends note mais passe mon chemin. Cela ne ne sert à rien de s’acharner, ce n’est pas encore le bon moment.

Septembre 2010, je me sens d’attaque. J’ai fait une cure de drone et de musiques électro-acoustiques. Je suis remonté à bloc, rien ne me fait plus peur (je fanfaronne, là bien entendu.). Je me lance. Bingo ! Tout vient à point à qui sait attendre.

Dire que la musique d’Eleh est minimaliste est un doux euphémisme. L’autre jour j’écoutais l’album dans ma cuisine. Mon beau frère rentre et commence à secouer le frigo.

– « Dis donc, il fait vachement de bruit ton frigo.
– Non, c’est pas le frigo… »

C’était Heleneleh, le premier titre de Location Momentum. 20 minutes de drone profond à peine mouvant. Alors bien entendu aucun frigo au monde ne fera jamais une musique aussi splendide qu’Eleh, mais pour une oreille non entrainée c’est du pareil au même. Impossible d’entendre toutes les nuances, impossible de distinguer toutes les couches qui constituent un son à priori unique et homogène.

Heleneleh est comme un son tendu et vibrant composé d’une multitude de notes mouvantes. Un flottement qui s’étire. Le temps suspendu, rendu audible. Imaginez la puissance d’une éruption volcanique au ralenti, les Toccata et Fugue en Ut et Ré mineur de Bach étirées sur 1000 ans. On est hypnotisé sous l’emprise de cette ligne de son vibrant. On se perd dans ses strates et ses épaisseurs. Malgré l’apparente immobilité, la musique n’est jamais statique. Elle possède une force, un poids qui toujours l’entraîne. Elle avance inexorablement. Elle est une masse oscillante,un fleuve lourd et puissant à l’apparente tranquillité. Ce n’est qu’à la fin du morceau que l’on mesure le chemin parcouru. Eleh en modifiant brutalement les hauteurs condense en quelque secondes ce qu’il/elle (personne ne sait si ce personnage mystérieux est un homme ou une femme. On ne sait rien de lui) avait mis plusieurs minutes à édifier.

Les pulsations grondantes de Linear to Circular / Vertical Axis font figure d’entre-mets. Sur un peu plus de 2 minutes elles déferlent toujours semblables mais jamais identiques. Chaque nouvelle vague est légèrement différente de celle qui la précède et le cycle des transformations pourrait se répéter à l’infini.

Sur Circle One: Summer Transcience, on se rend compte qu’en dehors de l’aspect ascétique de cette musique, les sons les plus graves semblent tout droit sorti du règne organique, depuis le ronronnement d’un chat jusqu’au bruit du sang qui pulse dans nos veines. L’hypnose nous guète. Les pulsations laissent ensuite place à un bruit sourd assez semblable à celui d’ une mer grondante, qui bascule d’une enceinte à l’autre.

A l’écoute de Observation Wheel je pense aussi parfois à une sorte de version mutante du Music for Airports de Brian Eno. Mais là où Eno privilégiait les teintes légères et diaphanes, Eleh mise en revanche sur les tons sombres et puissants. Il y a quelque chose ici de la dramaturgie des œuvres les plus sombres de Rothko.


Mark Rothko, ‘Black on Maroon’, 1959

Rotational Change for Windmill a tout à voir avec l’idée que je me fais de l’épilepsie. C’est certainement le morceau le plus pénible à écouter de l’album. Les fréquences sur-aiguës déchirent les tympans. Le rythme des bips stridents et les vagues de bruits blancs semblent tout spécialement dessinés pour vous faire perdre tout repères et induire un état second, quitte à vous faire vomir s’il le faut. Ce n’est pas Eleh qui nettoiera de toute façon, il/elle s’en fout. Quand les bips disparaissent nous sommes laissés seuls avec des vrombissements graves qui formaient le socle du morceau. Petit à petit, ce sont les vagues entendues sur Linear to Circular / Vertical Axis qui tentent de faire surface. Quand elles y arrivent la boucle est bouclée.

Je ne sais toujours rien du mystérieux Eleh et donc rien de sa « philosophie ». A l’écoute de Location Momentum, je ne peux cependant m’empêcher de penser que le son est traité ici d’une manière quasi mystique mais toujours dans le but de procurer un effet physique. Eleh semble être à la recherche de quelque chose. Là où certains font appel à la méditation ou au pouvoir psychotrope la drogue pour accéder à un état second, Eleh semble le faire par le son. L’écoute de Location Momentum tient cependant plus de l’isolation de l’ermite et de la recherche de la vérité dans l’ascèse que de la communion universelle promise par les drogues et les hippies. J’espère juste ne pas m’être fait avoir par un gourou de pacotille.

Écoutez un extrait de HeleneleH sur le site de Touch. Notez également qu’un court extrait ne fera JAMAIS justice à un tel morceau.

Retrouvez également cette chronique sur SUBSTANCE M

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7 Réponses to “Eleh – Location Momentum (Touch, 2010)”

  1. Francky 01 Says:

    Hello Johan.

    Eleh, je connais surtout de nom et de quelques posts lus sur divers blog pointus. Je n’ai que très peu écouté sa musique mais je n’accroche pas : trop minimaliste, répétitive. Ces boucles sonores se répétant inlassablement, avec de très faibles ou subtiles variations, et sur de grandes longueurs temporelles m’ennuient.
    Malgré une grande ouverture d’esprit et musicale, je ne comprends pas la musique dite « drone ». Elle ne me procure pas d’émotion, je la trouve ennuyeuse. Pour résumer simplement, elle ne me touche pas !! En même temps, je dois reconnaitre mon inculture en la matière, bien que j’ai quand même souvent écouté de rapides extraits, notamment sur le blog de Joseph Ghosn.
    Cette année pourtant, j’ai découvert et accroché sur des groupes/artistes, aux travaux soniques « mutants » et bizarroïdes, qui avant ne m’étaient pas familier : Bitchin’ Baja’s, Coil, Emeralds avec « Does It Look Like I’m Here », Marc McGuire et son « Tidings-Amethyst Waves », Nurse With Wound & Larsen (« Erroneous A Selection Of Errors »), Pocahaunted, Sun Araw (dont j’aime beaucoup « On Patrol »), Umberto et son hypnotique et électro-psychédélique « Prophecy Of The Black Widow »………Bref, des disques plus déjantés et zarbi que ceux que j’écoutais. Mais peut être 1 jour ou non. Seul les imbéciles ne changent pas d’avis !

    A + +

  2. ludo Says:

    Eleh : bien éxécuté. j’aime plutôt. mais il manque un je ne sais quoi. il y a là une certaine froideur (d’où l’histoire du frigo peut-être). froideur que je ressens pour l’ensemble du label touch (esthétique, choix musicaux…). non, les derniers disques qui m’ont vraiment convaincu sur ce label sont ceux de niblock. choix qui peut paraître un peu académique après toutes ces années où on n’a pas cessé de le répéter, mais ses drones restent indépassés !

    • johancolin Says:

      Oui c’est sûr qu’Eleh ce n’est pas ce qu’il y a de plus chaud bouillant niveau musique. C’est pas James Brown. Par contre je ne trouve pas que le reste du catalogue Touch soit aussi froid que cet album (toutes proportions gardées bien entendu quand on parle de musiques électroniques expérimentales). En plus j’aime beaucoup leurs choix esthétiques : la contradiction apparante entre images douces et naturelles et, musiques informatiques et synthétques. AHHHHHHHHHH ça me fait penser que je n’ai toujours pas écouté Niblock.

  3. charlu Says:

    Bonjour Johacolin, je découvre tes pages grace à Francky, et je découvre Eleh 2010 en même temps que ta chronique. Totalement accroc au label Touch, je lis avec plaisir tes lignes complètes et pertinentes sur ce qui reste quand même un collectif monumental depuis pas mal d’année…une véritable mine d’or. Tous ces plasticiens sonores et ces paysagistes musicaux enchantent nos songes et mettent en musique les éléments naturels qui nous entourrent. Mapréférence va vers Hildur Gudnadottir, Rosine Parlane, Niblock, Watson…. Un magazine français parle aussi très bien des vents musicaux qui planent sur ce labl: feardrop… regarder la nature et écouter la musique différemment.
    Merci pour ces infos, et ton site formidable. Je t’ai mis en lien chez moi.
    http://www.leschroniquesdecharlu.blogspot.com

    Amitiés.
    à très bientot. Charlu

    • johancolin Says:

      Salut,
      Je ne connais pas Rosine Parlane et je n’ai pas encore bien écouté Hildur Gudnadottir et Niblock. Par contre j’aime beaucoup Chris Watson. J’avais découvert il y a quelque temps le magazine Feardrop ( en vente sur Touch il me semble), je finirai bien par l’acheter un jour.

  4. Olivier Lebeau Says:

    Bonjour Johancolin,

    Je suis depuis près de 30 ans un collectionneur incorrigible de musiques bizarres et me délecte depuis pas mal de temps de tout ce qui touche à la drone music qu’aucune autre musique n’égale en terme de profondeur, de subtilité et de richesse (quand c’est bon bien sur car il y a aussi des disques de drone music franchement somnifères !). J’ai mis moi aussi un peu de temps à apprécier Eleh et je me suis moi aussi entêté ce que je ne regrette pas car c’est franchement un maitre du genre…

    Par contre, il est vrai qu’on ne sait rien de lui ou d’elle… J’ai lu quelque part que ELEH révèlerait sa véritable identité en temps et en heure… Or, il y a un autre perfectionniste du drone dont on entend plus parler depuis quelques années : Hafler Trio….

    Aussi, je voulais soumettre à toi et tes lecteurs l’idée que ELEH pourrait être le nouveau pseudo artistique de sieur Andrew McKenzie… Qu’en pensez-vous ? Je serais curieux d’avoir le point de vue des uns et des autres…

    • johancolin Says:

      Bonjour,

      Merci pour le petit message. Je dois avouer que je ne connais pas bien the Hafler Trio. Je n’ai pas écouter grand chose d’eux même si j’ai souvent rencontrer leur nom, étant fan de Chris Watson. Du coup l’idée que Andrew McKenzie pouvait être Eleh, ne m’avait pas trop effleuré l’esprit. Certains avaient également pensé à Stephen O’Malley, mais il a démenti il me semble.
      Du coup, si je veux commencer à explorer la discographie du Hafler trio, Je commence par où ?

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