Six Organs Of Admittance – For Octavio Paz (Time-Lag, 2003)

Voilà le genre de merveille qui fait de Time-Lag une petite obsession personnelle.

C’est grâce à ce genre d’album que je me suis rendu compte il y a quelques années de ce à quoi servait vraiment un label ; qu’il pouvait posséder une cohérence artistique, une personnalité forte, être animé par la passion et être proche de l’artisanat.

Tout ici crie à l’amour du bel objet façonné par des gens pour des gens.  La pochette est une sérigraphie, beige clair sur papier dessin blanc. Elle se plie en deux autours du vinyle. Le motif est presque invisible et il faut jouer avec la lumière pour qu’il se révèle. Le titre For Octavio Paz et le nom Six Organs of Admittance sont gaufrés.  Un insert à la typographie élégante et dorée contient les informations relatives à la musique. Le mien porte le numéro 235. Dans un monde parfait tous les albums seraient comme celui-là : le fruit d’un labeur à échelle humaine.

Rarement la musique de Ben Chasny aura été si lumineuse et intimiste. Elle sent le bois. Elle est chaleureuse. Si les premiers albums de Six Organs of Admittance emmenaient l’auditeur vers des contrées mystérieuses et nocturnes, For Octavio Paz est le feu de bois qui apporte chaleur et réconfort, ou la fin d’été heureuse, cela dépend de la saison à laquelle vous écoutez l’album. Le son brut et rond de la guitare acoustique enregistrée sur un magnétophone 4 pistes instaure une atmosphère intimiste qui sied à merveille à la musique. Juste un homme et sa guitare. En fait non pas tout à fait car seules les pistes III, VI et VIII sont des prises directes sans overdubs. Sur les autres morceaux, Ben Chasny superpose plusieurs pistes de guitares.

Les morceaux d’ouverte de chacune des deux faces sont entièrement réalisés à partir de tintements de clochettes et de percussions métalliques. D’une certaine manière ils contrastent avec le reste de l’album en distillant un psychédélisme nocturne et fantomatique. Ils sont des fausses pistes.

Les titres de la première face sont courts et dépouillés. Ben Chasny joue avec tendresse et précaution. Les mélodies douces et chaudes  évoquent une certaine idée d’un bonheur simple. Pas un bonheur béat et insouciant mais un bonheur conscient de sa fragilité. Tout n’est pas pure lumière. Une certaine mélancolie transparaît par moment de manière plus ou moins marquée suivant les morceaux. Un léger vague à l’âme qui ne contredit en rien la beauté de l’instant, mais la renforce.

Je rattache cette sensation à un moment très précis de ma vie et je ne peux m’empêcher de le revivre par l’intermédiaire de la musique de Ben Chasny alors que rien ne les relit directement. Au delà de ce souvenir personnel, la face A de For Octavio Paz m’évoque également les superbes images des paysages agricoles au couché du soleil immortalisés par Terence Malick dans Les Moisons Du Ciel.

La face B est d’un autre acabit. Elle n’est pas forcément très différente du point de vue musical mais le morceau de 18 minutes qui l’occupe presque entièrement est d’une tout autre envergure. C’est un véritable moment de bravoure, une fresque monumentale qui nous prouve à quel point Ben Chasny est un guitariste flamboyant. Flamboyant, certes mais toujours humble. Sa dextérité incroyable n’est jamais tape à l’oeil. Ben Chasny ne saurait être vulgaire.

VIII commence de manière neutre mais la mélodie s’affirme et se complexifie au fur et à mesure que les minutes passent. C’est ensuite à un véritable jeu de montagnes russes auquel se livre Ben Chasny. La musique est imprévisible et par moment elle éclate en déluges de notes qui frisent l’abstraction. Ben Chasny longe les crêtes mais ne bascule jamais de l’autre côté. Les abstractions free ne sont que l’écho de la mélodie principale et ne passent jamais au premier plan, ou alors à quelques brèves exceptions vers la fin du morceau. A ce jeu de l’équilibre instable Ben Chasny Excelle. Il a le goût du risque et le maîtrise parfaitement.

For Octavio Paz est sans l’ombre d’un doute, l’un des tous meilleurs albums de la discographie quasi exemplaire de Six Organs of Admittance.

Retrouvez également cette chronique sur SUBSTANCE M

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16 Réponses to “Six Organs Of Admittance – For Octavio Paz (Time-Lag, 2003)”

  1. Francky 01 Says:

    Quand tu parle du label et de son importance, sa ligne directrice, etc..je te suis complétement. Pour la B.D, c’est identique. Cornélius, Les Requins Marteaux, etc…sont très important. Mais le label ou plutôt maison d’édition dans ce cas (because la bd), le plus underground, important et avec lequel je peux acheter les yeux fermés une de ses œuvres sans avoir rien lu dessus est L’ASSOCIATION. Historiquement, il ont permis début des 90′ aux auteurs novateurs, atypiques et avant-gardistes d’être publié. L’ASSO est à la BD ce que Bondage, Boucherie Production ont été au rock alternatif français. BREF, je m’égare !!!

    Je découvre Six Organs of Admittance depuis cette année. Pour l’instant, je n’ai et ne connais que « Dark Noontide » (que J.Ghosn m’avait conseillé) et « Luminous Night », malgré que j’avais repéré ce groupe et lu pleins d’articles depuis…..longtemps !

    Tu dis que : « la face A de For Octavio Paz m’évoque également les superbes images des paysages agricoles au couché du soleil immortalisés par Terence Malick dans Les Moisons Du Ciel…. » Ouah, j’adore le cinéma de Terence Malick, surtout « La ligne rouge », son chef d’œuvre poétique, métaphysique et philosophique !!!!

    Avec un tel texte, je n’ai qu’une seule envie : me procurer ce disque !!!

    Merci de cette découverte ! A + +

    • johancolin Says:

      Dark Noontide est vrai très bien. J’ai moins accroché avec Luminous Night.
      Mon préféré à ce jour est peut être School of the Flower. Surement l’un des albums qui aura marqué le plus mes années 2000. Il m’aura ouvert la voie vers tellement de nouvelles musiques…

      J’ai ajouté une vidéo d’un live durant lequel Ben Chasny joue un des morceaux de For Octavio Paz.

  2. ludo Says:

    un peu décroché des derniers enregistrements de Ben Chasny. même pas écouté ‘luminous night’ d’ailleurs. mais ce ‘for octavio paz’ est une véritable merveille qui, quelques années après seulement, fonctionne déjà comme une petite madeleine effectivement. disque dont on peut dire qu’il est grand.
    ma préférence va également à ‘school of the flower’ (le dernier morceau ‘lisboa’ me cloue littéralement) mais j’ai une énorme tendresse pour le plus débridé ‘compathia’.
    un peu abandonné le beau label time-lag aussi : des sorties récentes à nous recommander ?

    • johancolin Says:

      C’est pareil je n’ai pas trop accroché au derniers Six Organs Of Admittance. J’ai juste écouté Luminous Light de manière très distraite. Il faut que je luis donne une autre chance.

      C’est un peu la calme plat chez Time-Lag. Les dernières sorties qui m’ont marqué sont Woods Family Creeps des Woods et Lumen Tähden de Kuupuu. Je n’ai pas encore écouté de manière approfondie les trucs sortis cette année.

      • ludo Says:

        ah ouais Kuupuu ? quand même…
        un petit mot sur celui-là ?

      • johancolin Says:

        Je ferrai sûrement un billet un jour sur celui-là, rien que pour partager des photos de mon exemplaire fait entièrement à la main (dessins et collage) par Jonna Karanka.

    • johancolin Says:

      Tiens je viens de réaliser que je n’ai même pas écouté Compathia. Faute Impardonnable.

  3. fred Says:

    J’ai découvert les moisons du ciel il y a quelques semaines dans un cinéma indépendant à Paris, et effectivement les lumières sont splendides. C’est ce qui m’a le plus frappé dans le film. Un vrai chef d’œuvre.

    • johancolin Says:

      Oui ce film est vraiment superbe. A l’époque de feu le cinéma à 10F, ils avaient faient une rétrospective Terence Malick. J’avais égalment vu La Balade sauvage qui est tout aussi génial. J’aime beaucoup sa façon de filmer la nature. Elle devient quelque chose de global, pas juste un beau décor. C’est comme si l’Homme n’était plus qu’un animal parmi les autres. D’une certaine façon il perd de sa superbe et le monde cesse de tourner autour de lui. Il est juste l’élément d’un tout qui le dépasse. Je trouve que l’on ressent cela dans tous ses films.

      • ludo Says:

        terence malick : je m’incline itou (même si ce n’est pas le but). des petites réserves à propos du dernier Nouveau Monde très belle mise en scène (je dis ça, je dis rien)

      • ludo Says:

        je reprends…y’a eu bogue…belle mise en scène donc, à mille lieues au-dessus du tout venant mais il m’en reste quelques crottes aux coins des yeux (joliment dit, hein ?). la nature me semblait filmée comme dans les pubs nutella. le problème n’est peut-être pas malick lui-même mais nos yeux lessivés comme désormais incapables de dépasser les clichés. j’étais ressorti très triste de la projection (dans une salle pourrie qui plus est).mais c’était probablement le sujet du film…

      • johancolin Says:

        Malheureusement je n’ai vu qu’un bout de ce film je ne peux donc pas juger.

  4. Khyro Says:

    Superbe album de Ben Chasny, mon préféré demeure cependant Compathia

  5. Francky 01 Says:

    Hello. Je me permet de m’insinuer dans le débat sur le génial Terence Malick.
    « La Balade sauvage » et « les moisons du ciel » sont 2 bijoux que je n’ai hélas vu qu’en DVD. Mais je me souvient très bien de l’électrochoc quand j’ai découvert, au cinéma cette fois, « La ligne rouge », son film de retour !!
    Ce n’est pas un film…….c’est plutôt un immense poème visuel métaphysique, une ode à la vie. Somptuosité de la mise en scène, des images et plans (de véritables tableaux) d’une rare poésie, justesse des acteurs, excellent travail sur la musique et le montage……

    Par contre,j’ai moins adhéré avec « Le Nouveau Monde ». Pourtant, j’étais parti « gagnant » au cinéma à l’époque. Il faudrait que je le revois, je n’ai peut être pas compris et apprécié sa beauté, son sens.

    En tout cas, Terence Malick est un des plus grands cinéastes formalistes, un véritable créateur d’univers formels et un poète visuel !!
    Il est de trempe des Gus Van Sant, Wong Kar Wai, James Gray, Jim Jarmusch, des frères Coen, Tarantino, etc….

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