Brian Eno – Another Green World (Island, 1975)

Vers la fin des années 90, au hasard d’un dépôt vente, c’est avec Another Green World que j’ai découvert la musique de Brian Eno. Je ne sais plus ni quand ni comment mais j’avais entendu parler de lui quelque part ; sûrement en des termes élogieux. J’avais retenu son nom et je voulais en savoir plus. Intrigué je sors le vinyle du bac dans lequel il se trouvait et je commence à l’inspecter. En lisant les crédits sur la pochette arrière je tombe nez à nez avec les noms de Phil Collins (j’aime la première mouture de Genesis) et de John Cale (le premier album du Velvet Underground est le plus grand album de rock de tous les temps). Vendu. Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de découvrir cet album et de l’acheter sans même en avoir entendu une seule note. Le même jour je repartais avec Faith de The Cure (groupe que je ne connaissais pas encore bien, hormis quelques singles que je n’aimais que moyennement), en espérant très fort qu’il ne sonne pas trop années 80 (je ne supportais pas les sons synthétiques de cette décennie), mais cela est une autre histoire.

Pendant longtemps j’ai écouté Another Green World par curiosité. Il me titillait mais je ne suis pas sûr que je prenais vraiment plaisir à l’écouter. Pas un plaisir facile et passif en tout cas. Je voulais percer son mystère. J’allais à la musique, ce n’est pas elle qui venait à moi.

Aujourd’hui encore la musique de Brian Eno reste à part. Je me demande toujours comment il a réussi cela. Tous les titres d’Another Green World, y compris les instrumentaux, sonnent de manière bancale. Ils commencent et finissent en queue de poisson et leur déroulement est incertain. C’est comme si Brian Eno forçait la musique à entrer dans un moule trop étroit pour elle. Tous les éléments de la pop sont là, rythmes, mélodies, chants, mais d’une certaine manière ils refusent de se mélanger, de se laisser dompter. Le sentiment de confusion est de plus renforcé par la brièveté des titres. Très vite on ne sait plus où on en est. On est perdu, on ne sait plus quel titre on est en train d’écouter. Par moments l’album ressemble à une collection de vignettes.

Music For Airports, qui sortira 3 années plus tard et que Zawinul/Lava annonce déjà, est un album lumineux. Les compositions sont comme suspendues dans une brume nimbée de lumière. A contrario Another Green World baigne dans un clair obscure, hésitant entre rêve et désillusion. Il est troublant et doucement inquiétant. Sous ses atours « trop » calmes, il ne sonne pas vraiment apaisé. On devine une tension sous-jacente enfouie en profondeur. Il est comme en proie au doute. Sa nature schizophrénique, une moitié chantée, l’autre instrumentale, ne fait que renforcer ce sentiment.

L’album sonne à la fois étrange et familier. Pop mais pas trop. Les structures habituelles d’une chanson sont là mais pas tout à fait. I’ll come running est peut être le titre le « normal » de l’album, mais qui d’autre qu’Eno aurait incorporé des rythmes de castagnettes à un morceau pop ? La musique paraît simple mais est en réalité complexe. Le trait est épuré comme une estampe japonaise mais la musique foisonne de détails. L’album me fait penser à un casse tête minutieux. Tout se tient, tout s’emboîte mais on ne sait pas vraiment comment, comme par exemple Over Fire Island et la basse insensée de Percy Jones.

Ce qui me frappe aujourd’hui, beaucoup plus qu’à l’époque, ce sont les textures très travaillées. Il m’aura fallu du temps (et la découverte de pas mal d’autres albums) pour prendre conscience de leur richesse. Le traitement des sons est époustouflant : la guitare de Robert Fripp sur St. Elmo’s Fire est insensée, The Big Ship sous influence Krautrock est beau à pleurer et Little Fishes est d’une délicatesse inouïe.

Another Green World reste l’un des albums « rock » les plus étrange que je connaisse. Son étrangeté ne réside pas dans une folie ou une bizarrerie outrancière. Elle est insidieuse, difficile à pointer du doigt. J’ai du mal à le cerner. Il me résiste. Il est au carrefour de beaucoup de choses. Sa forme est incertaine. Il est inconfortable mais j’y reviens constamment.

PS : En écrivant cette chronique je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement entre les musiques de Brian Eno et de Ducktails (entre autres musiciens « hypnagogiques »). Pas au niveau du « souvenir d’un souvenir » mais par rapport à la manière de manier les structures et les formes pop. La musiques de Brian Eno n’est pas aussi ensoleillée que celle de Matthew Mondanile, elle n’a pas de références kitsh non plus. Elle est bien plus précise, ciselées, savante. Elles ont  cependant  toutes deux un rapport tordu avec la forme pop qu’elles prennent un malin plaisir à pervertir – Pop génétiquement modifiée ? – Je ne sais pas si Matthew Mondanile a revendiqué une quelconque influence de Brian Eno mais ce rapprochement m’a donné encore plus envie de voir comme la musique de Ducktails va évoluer.

En écoute ici.

Étiquettes : , , , , , , ,

13 Réponses to “Brian Eno – Another Green World (Island, 1975)”

  1. Francky 01 Says:

    Hello.

    « Another Green World » est mon album préféré (que je connaisse parmis son énorme disco) de Brian Eno. J’ai une tendresse particulière en plus de son génie car il est sortie l’année de ma naissance 1975.
    Tu cites deux albums majeurs pour moi : « Faith » de The Cure et l’album « à la banane » du Velvet (« White Light/White Heat » est aussi excellent avec ses 2 titres majeurs que son « The Gift » et « Sister Ray ») !!!

    « Another Green World » en plus d’être un disque de rock « bizarre », c’est comme un immense dédale que l’on ne finit jamais d’explorer, une immense source d’inspiration pour beaucoup de futur courant déviant, de l’electronica au rock le plus expérimental !! UNE IMMENSE OEUVRE.

    As-tu écouté son dernier « Small Craft On A Milk Sea » ???
    Perso, je suis honnête, je n’ai pas encore réussie à vraiment pénétrer en son sein. Mais j’ai l’impression qu’il va compter parmis les grands albums de 2010, comme :
    le dernier Swans « My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky » (énormissime), le The Fall « Your future our clutture », le Blonde Redhead « Penny Sparkle », le Zola Jesus « Stridilum », l’Ep de Yellow Ostrich « Fate Cave » et aussi et surtout, le The National « High Violet », disque que j’ai le plus écouté et qui m’a le plus fait planer, tansporter,ému, toucher,etc…..!!!!

    A + +

    • johancolin Says:

      A force d’entendre parler de “My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky”, je viens d’en écouter des extraits sur le site du label et Woua ! Ce n’est plus trop ce que j’écoute mais il y a de cela quelques années je serais tombé raide dingue de cet album. Ça me fait penser que j’ai perdu Nick Cave de vue depuis un bon moment…

  2. Francky 01 Says:

    Si cela n’est pas indiscret, à part « Electric Miles », Ducktails, Sun Araw ou tous ces disques plus expérimentaux/drone/zarbi/etc….Qu’est-ce que tu écoutes ?
    Quels disques t’ont fait triper cette année (pas terminée mais bon) ???
    Je serais curieux de savoir (Je sais, la curiosité est 1 vilain défaut me disait petit ma maman). As-tu écouté et aimé « Penny Sparkle », le dernier excellentissime des Blonde Redhead ??? Et le The National « High Violet » ?

    Merci d’avance et à + +

    Salutations indie rock’n’rolliènes…………….

    • johancolin Says:

      Salut,

      Les disques qui m’ont le plus marqué cette année sont ceux dont j’ai parlé ici, plus quelques autres sur lesquels je ne sais pas encore trop quoi raconter (j’en parlerai plus tard). J’évite cependant de raisonner en année. Je le fais généralement sur une plus longue période car ma relation à la musique évolue avec le temps. Depuis 4 ans j’écoute de plus en plus de musiques étranges/expérimentales et ça ne va pas en s’arrangeant. Mes goûts se sont considérablement diversifiés et je ne sais plus où donner de la tête. Pour faire simple mes grandes révélations des ces dernières années sont des disques de :
      – guitaristes (Six Organs of Admittance, Jack Rose, James Blackshaw, Paul Metzger[banjo en réalité], Ilyas Ahmed…
      – de folk psychédélique et/ou expérimental : Fursaxa, Lau Nau, Kuupuu, Pelt,
      – des petits enfants du krautrock : Sunburned Hand of the Man , Kemialliset Ystävät, Vibracathedral Orchestra…
      – Musiques électroniques et plus encore : tout ce qui se trouve sur le label Touch
      – Musiques synthétiques : Emeralds…
      – Une partie de la clique hypnagogique pop…
      – Drone et ambiant sombre : le label Type entre autres.
      – Je commence également à m’intéresser à la musique classique et aux musiques ethniques.

      En fait j’écoute de moins en moins de rock stricto sensu, bien que je considère toujours ce genre comme à la base de ma culture musicale. Je ne partirai pas sur une île déserte sans un album des Beatles, du Velvet, des Stooges, de Jimi Hendrix, de Led Zeppelin.. qui font partie de mes artistes préférés

      J’écoute moins de rock récent non pas parce que je n’aime plus cela mais parce que j’ai moins de temps qu’auparavant à consacrer à l’écoute de la musique (j’écoute moins de jazz aussi alors que j’adore le free jazz). Avant j’écoutais de la musique plusieurs heures par jours ce n’est plus possible maintenant. Je ne peux plus écouter de musique au travail et une fois à la maison, j’évite d’infliger cela à ma copine qui de plus aime regarder la télé. Je trouverai un peu dommage que l’on soit chacun dans une pièce séparée à faire des trucs de notre côté sans jamais être ensemble. Le temps que je peux consacrer à la musique a donc fondu. Je préfère pour l’instant le réserver à la découverte de nouveaux « styles », à développer ma culture musicale, plutôt que d’écouter des choses peut-être très bien mais qui me surprennent moins. Cela ne m’empêche cependant pas de garder un oeil sur la scène rock/indé pour me tenir au courant car c’est un genre qui continue de m’intéresser. Je vais sur Pitchfork tous les jours. Radiohead et Animal Collective font parti de mes groupes préférés. Bros de Panda Bear est peut être mon morceau favori des années 2000.

      Cette situation me frustre énormément. J’ai un peu de mal à accepter de ne pas pouvoir tout écouter ce que je voudrais.

      J’ai juste jeter une oreille à Blonde Redhead et The National après avoir lu que tu aimais beaucoup ces deux disques. Promis, je les télécharge et les écoute avec attention.

  3. freesilence Says:

    Eno a enregistré quelques uns des disques les plus singuliers de la pop des années 70. « Another Green World » est certainement le disque où Eno pose les fondamentaux de son oeuvre. Tout cela aboutira à mon sens dans l’album « Before and After Science » et enrichira par la suite son travail de producteur pour Bowie, Talking Heads et même U2.

    • johancolin Says:

      Oui c’est clair que son influence est énorme et qu’il est impossible de limiter sa carrière à ses seuls disques solos. Son travail de producteur est aussi important que sa musique personnelle. Je le considère comme auteur à 50% des disques Low et Heroes. idem pour Remain In Lights. Sans lui Achtung Baby ne serait sûrement pas aussi bon.

  4. Francky 01 Says:

    Merci d’avoir pris le temps de répondre aussi précisément.
    Perso, les musiques étranges/expérimentales ou drone psychédélique machin chose…, je les découvre petit à petit, au conte-goutte et au « feeling ». C’est souvent une question de rencontre avec un univers qui touche quelque chose en moi, me « parle » sans que j’arrive à l’analyser !

    Dernièrement j’ai découvert :
    « Erroneous A Selection Of Errors » de Nurse With Wound + Larsen qui m’a réellement scotché, tout comme Umberto avec « Prophecy Of The Black Widow ». Mais aussi « Tones & Zones » de Bitchin’ Baja’s.
    Plus électronique/expérimental, depuis quelques mois, c’est le groupe Coil !!!
    Récemment, j’ai téléchargé « Aleph at Hallucinatory Mountain » pour commencer à mettre un pied dans l’immense univers mystérieux et chamanique (je trouve) de Current 93.
    Beaucoup de découverte se font soit grâce à J.Ghosn, CroCnique ou aussi souvent grâce à toi.
    C’est grâce à ton blog par exemple que j’écoute les Wooden Shjips (que j’adore) : d’abord « Dance, California » (c’est sur 1 de tes post que j’ai été envouté) puis l’album éponyme, « Dos » et hier le « Vol.2 » ! Et aussi c’est toi qui m’a décidé avec Six Organs of Admittance (« Dark Noontide » et « Luminous Night » pour l’instant).
    Kuupuu et Ilyas Ahmed m’ont aussi intrigué mais je n’ai pas encore succombé (du moins, pas encore)….

    Tout cela pour dire que ce sont ça mes raisons de blogger : partager mes passions et ma raison d’être (l’ART en général mais plus musique, B.D et ciné), apprendre, échanger avec des passionnés, découvrir de nouveaux univers……

    Je me rend compte, mis à part les trucs très pointus étranges/expérimentales, ont a des artistes en commun :

    – Radiohead par exemple. C’est peut être LA PLUS GROSSE CLAQUE MUSICALE !! « Kid A » est surement un de mes disques préférés. Inusable, indépassable, chaque écoute me transporte dans leur univers que je parcourt tel un personnage de « Inception », découverte sans fin ni limites.

    – Neil Young : LE modèle de vieillissement digne dans la « rock culture », dune intégrité et d’un songwriting absolue ! Même si ses disques des années 80 et 00 ne sont pas tous exceptionnels. Mais « LE NOISE » est unique, grandiose et prendre le risque de créer un album seul « loner » avec juste guitares+effets et sa voix alors qu’il aurait put pépère vivre sur ses acquis. INCROYABLE !!!!

    Miles Davis et surtout sa période électrique : il y aurait tellement à dire avec lui, ses expérimentations sonores, son génie…J’ai été comme toi, j’ai mis du temps à l’aimer. J’ai acheté « Bitches Brew » il y a nvirons 12 ans et pendant 2 ans, je l’écoutais par bout jusqu’à ce que je découvre « Electric H.Hancock » (Crossings, Sextant, Head Hunters, Thrust, Man-Child) qui m’a ouvert les portes de son univers. Puis du jazz fusion !!

    Bref, je te raconte ma vie, je suis bavard car trop passionné (comme dans mon job d’animateur socioculturel). Mais tout ça pour dire l’importance de nos blogs, pour moi de faire le miens. C’est presque une thérapie par l’écriture !!!!

    A + et salutations indies-rock’n’rolliènes……….

  5. fred Says:

    En ce qui concerne le temps que tu consacres à la musique, je te conseille vivement l’achat d’un ipod-like pour que tu puisses écouter de la musique dès que tu sors de chez toi. Personnellement j’écoute assez peu de musique chez moi, mais dès que je sors j’ai toujours de la musique dans les oreilles. C’est devenu un réflexe, je ne peux plus m’en passer.

    • freesilence Says:

      Le problème avec l’iPod et ses concurrents c’est l’expérience d’écoute : son compressé qui perd la plupart de sa dynamique (c’est lié au format MP3), bruits extérieurs parasites (rue, métro…), qualité médiocre de reproduction du son de la plupart de ces appareils.
      J’ai le même problème de temps d’écoute limité ce qui induit de se recentrer et de faire des choix raisonnés dans la production massive actuellement disponible et aussi de se replonger avec délectation dans quelques vieux classiques. Je ne boude pas un ballade iPod quand j’en ai la possibilité mais cela ne saurait être comparé à l’écoute d’un bon vinyle bien entretenu sur une Hi-fi de qualité.
      Et je ne parle pas des problèmes ORL qui peuvent découler de l’écoute prolongée avec ce genre d’appareil.

      • ludo Says:

        moi, c’est exactement l’inverse : j’écoute de la musique uniquement chez moi ( et oui ! il faut ménager ses proches ! surtout quand on est friand de noise par exemple…). je n’ai pas d’ipod et compagnie : le son est pourri/pauvre et je préfère profiter des bruits alentour et ne pas finir sourd (on a bien assez des concerts pour ça). et puis franchement se plaindre de ne pas avoir assez de temps pour écouter tout ce qu’on voudrait…il suffit d’imaginer toute la musique qui se produira après qu’on ait été plongé six pieds sous terre pour se rafraîchir les idées !

      • johancolin Says:

        Oui c’est sûr on peut relativiser face à la création infinie de musique qui se prolongera après notre mort. Cependant je serai tout desséché et je doute que le sentiment de frustration me poursuivra dans la tombe. Bon je me plains, mais d’un autre côté ça fait aussi parti du jeux et ça fait partie intégrante du plaisir de la découverte. Ca stimule l’appéti. Sans frustration on apprécierait moins.

  6. fred Says:

    Oui tu as raison, au niveau qualité cela ne vaut pas l’écoute chez soi avec une bonne Hi-fi. Mais cela me permet de découvrir des albums que je peux réécouter ensuite tranquillement chez moi. Avec l’ipod j’écoute de tout, chez moi je vais à l’essentiel.

    • johancolin Says:

      Pas con comme technique. Faudrait que j’y pense, ça peut être efficace.
      Je t’appelle dans la semaine pour venir aux nouvelles.
      A+

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :