Jana Winderen – Energy Field (Touch, 2010)

Jana Winderen a toujours eu une fascination pour les océans. Ils sont pour elle des champs d’énergies dont nous ne savons encore que peu de choses. Elle les parcourt pour enregistrer leurs bruits, pour en capter l’intimité, en entrapercevoir les secrets.

Elle se passionne pour la capture des sons cachés, généralement inaccessibles au commun des mortels. En ce sens elle est une passeuse, elle nous révèle ce qui est habituellement inaudible comme par exemple ce qui se passe à 25m sous un glacier, dans le lit d’une rivière, dans un nid de fourmis, le son des vers, d’une chenille qui mange une feuille, de morues qui communiquent entre elles, ou d’un escargot de mer qui rampe sur un rocher.

Cependant comme le souligne très bien Tobias Fischer dans une interview qu’il a réalisé de Jana Winderen, elle n’est pas une scientifique mais une conteuse. Son dernier album Energy Field n’est pas une étude ou un traité scientifique mais un voyage dans les eaux de la mer de Barents d’où proviennent tous les enregistrements utilisés sur l’album.

Et quel voyage mes amis ! Energy Field semble reprendre les choses là où Heated les avait laissées : sur le bruit du vent arctique. Cependant d’emblée Jana Winderen veut peupler de créatures ce monde sonore quelle avait laissé vide dans son disque précédent. Des cris d’oiseaux et des jappements de chiens se font entendre. Bien vite, en revanche, les drones profonds captés au cœur des glaciers et des océans font leur apparition. Je peine toujours à réaliser qu’ils sont d’origine naturelle et non l’œuvre d’un magicien des sons. Je reste une nouvelle fois ébahi d’autant plus qu’ils sont restitués ici avec une plus grande pureté et netteté que sur Heated.

Energy Field a été conçu en studio contrairement à Heated qui était un live. Les trois morceaux qui composent l’album bénéficient donc d’une plus grande précision dans leur construction. Jana Winderen fait preuve d’une meilleure gestion des plans, et apporte aux trois compositions une plus grande profondeur de champs. Les sources sonores se complètent à merveille et le son pur et cristallin restitue et transmet parfaitement la limpidité et le froid des eaux de la mer de Barents. Les longs drones abyssaux et claustrophobiques ne sonnent plus restreints comme sur Heated, mais vastes, amples à l’échelle des étendues d’eau qui les ont générés tandis que la multitude de craquements et de mico évènements sonores ressort avec une plus grande netteté.

Le discours, le fil directeur des compositions est plus fluide également. Les progressions et les articulations sont mieux gérées. On se trouve devant une narration abstraite et ouverte mais suffisamment forte pour nous embarquer dans une rêverie arctique sans jamais nous perdre en route ni nous laisser sur notre faim. C’est un monde infini de détails qui s’offre à nous et Jana Winderen est notre guide.

Energy Field est le disque que j’attendais depuis longtemps. Une symphonie magistrale à la beauté glaciale et lourde de menace comme le paysage qui a donné naissance aux sons qui la constituent.

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8 Réponses to “Jana Winderen – Energy Field (Touch, 2010)”

  1. Francky 01 Says:

    Très beau texte au style poétique, à l’analyse pertinente. Tu arrives bien à « expliquer » un disque à l’apparence aussi « étrange » ou pas conventionnelle. Tu réussis ce tour de force à rendre palpable l’impalpable.
    Perso, je ne connais ni Jana Winderen, ni son travail. Mais grâce à ton écrit, sans n’avoir jamais écouté ses œuvres, j’arrive à m’en faire une représentation. Je le souligne et te félicite car moi, j’ai énormément de mal à écrire sur les musiques électroniques ou expérimentales !!!

    Mais, bien que je n’ai pas écouté « Energy Field » ou d’autres de ces disques, je me pose cette question :

    Est-ce vraiment de la musique ? Jana Winderen est-elle une musicienne ou une chercheuse en matière sonore ???
    Je ne sais pas, c’est plus une interrogation !!! Ce qui amène à cela : Qu’est-ce que la musique ??? Vaste débat que je serais incapable de clore ! Et qui le peut vraiment ???

    A +

    • johancolin Says:

      Salut ! Si je puis me permettre, y’a pas à tortiller du cul, c’est de la musique. Je ne vais pas me lancer dans une définition de ce qu’est la musique (je n’ai ni les connaissances ni la capacité nécessaire pour cela et comme tu le fais remarquer : qui le peut ?) mais pour moi elle tient en l’organisation de sons et pas uniquement de notes, qui sont des sons culturellement prédéfinis. Savoir si les musiques à base de sons et bruits sont effectivement de la musique me rappelle cependant une anecdote assez drôle que je ne révèlerai pas ici car je la garde pour le préambule d’une future chronique.

      Jana Winderen est une musicienne et non une chercheuse en matière sonore car son approche n’a rien de scientifique. Elle ne capture pas les sons pour les disséquer, les analyser, les classer. Elle ne théorise pas dessus. Elle les réutilise dans des compositions, qui sont à mes yeux aussi légitimes que les compositions musicales traditionnelles. Seul le matériau de base diffère. Ses productions sont sensibles. Elles comportent des progressions, des ruptures, des contrastes, et en quelque sorte une narration. Elles ne sont pas une base de données sonores tentant de retranscrire fidèlement un environnement. Jana Winderen s’intéresse aux sons pour leurs qualités acoustiques mais aussi émotionnelles et évocatrices. Bref elle produit un travail artistique hautement subjectif, et poétique donc rien de scientifique dans tout cela.

      Toutefois, elle officie il est vrai dans un territoire transversal entre les sciences et la musique à savoir que les sons qu’elle collecte peuvent également intéresser des biologistes dans leurs études des espèces animales et de leur biotopes.

      Merci pour les compliments concernant ma chronique. Pour une raison ou pour une autre je trouve beaucoup plus facile d’écrire sur des musiques abstraites que sur des musiques plus conventionnelles avec rythmes et mélodies.

  2. piero Says:

    bonjour,
    bravo pour le blog; malheureusement pas assez de posts à mon gout!!!

    • johancolin Says:

      Merci pour les compliments Piero. Tout à fait d’accord avec toi, pas assez de posts à mon goût non plus. Il faut que je reprenne un rythme un peu plus soutenu. A l’origine je m’étais fixé 2 par semaines avec un grand minimum de 1. J’en suis loin… Il a plein d’articles commencés, mais rien de fini.

  3. Francky 01 Says:

    Hello Johan.

    J’espère que tu vas bien car de voir ce blog inactif, c’est étonnant…et inhabituel !!! Je viens ici presque chaque jour à l’affut d’un nouveau post……..Attente, envie de lire tes analyses pertinentes et de découvrir des univers musicaux inconnus !!!!

    A + l’ami de la blogosphère !!!

    • johancolin Says:

      Salut,
      Rassure toi. Rien de grave. juste du mal à reprendre le rythme après les vacances. Je vais tâcher de faire mieux.

  4. Mike Harding Says:

    Thanks for great piece… one thing – the label name is Touch not Touch Records – that is a dance label from north London! It would be great if you change this. Many thanks… You have it correct at the top but incorrect in the Mots-clefs

    « Mots-clefs : field recordings, Jana Winderen, Touch Records »

    • johancolin Says:

      Done ! I’ve changed it as well for all the others 9 albums I’ve written something about. Keep on putting out some amazing music. Many thanks.

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