Miles Davis – Bitches Brew (Columbia, 1970)

Si un jour on m’imposait de choisir un artiste et de n’écouter uniquement que ses disques jusqu’à la fin de mes jours, je choisirai sûrement Miles Davis.

J’admire aujourd’hui sa période électrique mais il n’en a pas toujours été ainsi. J’ai au départ détesté chacun de ses albums des années 70, voire même véritablement haïs On the Corner. Je n’y avais rien compris.

Le jazz électrique de Miles Davis était pour moi un bordel vaguement funky, horriblement prétentieux et terriblement chiant qui s’étirait à n’en plus finir. Rétrospectivement je pense que ce sont mes attentes en matière de groove qui m’avaient posé problème. Pour moi groove était synonyme de chaud,  joyeux, dansant, voire même festif. La beauté froide de Bitches Brew ne pouvait donc que m’emplir d’incompréhension. L’absence apparente de structure n’avait fait qu’enfoncer le clous. Les morceaux s’étirent en effet en de longues répétitions qui s’arrêtent et puis repartent sans se diviser en moments bien distincts. De plus la multitude de percussions est mixée au même plan que l’ensemble des autres instruments ce qui rend le son homogène et difficilement pénétrable.

Maintenant chaque nouvelle écoute de Bitches Brew me laisse pantois. Comment quelqu’un qui dix ans plus tôt accouchait de la perfection absolue qu’est Kind of Blue, peut-il à ce point se remettre en cause et créer quelque chose d’aussi différent mais de tout aussi génial que Bitches Brew. Et si c’est le premier CD et ses deux impressionnants morceaux que j’affectionne le plus à présent, c’est en revanche grâce à Spanish Key que j’ai plongé au coeur  de l’univers électrique de Miles Davis. Ce sursaut, ces quelques notes et cette cassure rythmique à 3min 18sec, sonnent comme une délivrance et m’ont ouvert en grand les portes de Bitches Brew. Parfois le déclic tient à peu de choses.

Je me délecte à présent des rythmes souples et obsédants qui peuplent l’album. Bitches Brew baigne dans une ambiance nocturne et aquatique. De la trompette à l’écho brillant de Miles s’échappent des cris plaintifs de sirène blessée. Le tapis complexe formé par les percussions et les claviers semble former une surface aquatique parcourue d’incessantes ondulations dans lesquelles se miroitent la trompette de Miles Davis, le saxophone de Wayne Shorter et la clarinette basse de Bennie Maupin qui donne à l’album son son si particulier. A ces rythmiques foisonnantes, la basse de Harvey Brooks et la contrebasse de Dave Holland viennent se joindre avec une douceur et une assurance toute féline.

Je me demande pourquoi personne n’a jamais associé Bitches Brew à une certaine forme de free jazz ? Si cet album n’illustre pas à merveille la notion même de liberté, je n’y comprends plus rien. Pourquoi la dissonance serait-elle le seul apanage du free jazz ? N’y a-t-il pas assez de moments de pure folie et d’intensité exacerbée sur Pharaoh’s Dance ou Bitches Brew (le morceau) pour gagner le droit d’arborer fièrement les galons du free jazz ? Miles Davis et ces musiciens ne réduisent ils pas en miettes la tradition héritée du hard bop ? Rythmiquement et structurellement n’est-on pas complètement ailleurs ? Hors du jazz ou du rock ?

Pour certains albums le terme chef d’oeuvre reste un doux euphémisme.

En écoute sur deezer

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5 Réponses to “Miles Davis – Bitches Brew (Columbia, 1970)”

  1. Fred Says:

    Bel article.

    En revanche je ne comprends pas le dernier paragraphe sur le free jazz. Pour moi on est plus proche du rock que du free. Ne serait-ce qu’au niveau du rythme.

    En tout cas ça m’a donné envie de replonger dedans.

    • johancolin Says:

      Je ne trouve pas que la toute la musique électrique de Miles Davis se rapproche du rock. Certain albums comme A Tribute to Jack Johnson ou Live Evil le sont bien sûr mais d’autres albums comme On The Corner et Bitches Brew (Je ne parle que de ceux que je connais bien, il m’en reste encore à découvrir), sont pour moi définitivement ailleurs. C’est pour cela que j’ai toujours eu du mal avec certains albums aux premières écoutes : par ce que j’y cherchais du rock. Si rock il y a il lorgne alors vers Can. Je trouve par ailleurs qu’il y a d’assez forte similitudes entre Future Days et Bitches Brew (pourquoi j’ai oublié de dire ça dans mon article?). Dans son approche je trouve que Miles Davis tende plus vers une certaine musique électronique (utilisation des loops). Je crois par ailleurs que Autechre en revendique l’influence, mais je peux me planter. Je ne sais plus où j’ai lu cela.

      En ce qui concerne le free jazz, je me demande seulement si on peut le réduire à une esthétique du cri, de la dissonance et de la stridence. A mon sens Bitches Brew est un album extrêmement aventureux qui, bien qu’il ne verse pas dans l’atonalité, peut prétendre à un rapprochement avec du free jazz. Mais pas un free jazz au sens conventionnel du terme bien sûr. Ce n’est peut être pas très flagrant sur Bitches Brew, mais sur On the Corner c’est indéniable. Je milite même pour la création d’un sous genre musical rien que pour cet album : le free jazz wah wah.

      • Fred Says:

        Non ne pense pas que l’on puisse réduire le free jazz à la dissonance, au cri et à la stridence. Ce serait trop réducteur. Le free jazz c’est surtout pour moi une liberté dans le rythme. Un de mes morceaux préférés reste sans aucun doute Karma de Pharoah Sanders. Ce morceau c’est le calme avant la tempête avec de gros changements de rythme. C’est un morceau qui prends tranquillement un rythme de croisière pour monter petit à petit en puissance. Puis le rythme s’accèlere, les instuments s’emballent, le ton monte, le ciel s’assombrit, l’orage n’est pas loin, puis tout un coup c’est le vide, le chaos, il n’y a plus de rythme, on perd pied, on ne sait plus où l’on est, ce que l’on écoute : on a plus de repère, on est perdu et c’est terriblement jouissif.

        Pour moi l’approche de Miles Davis est tout autre. Au niveau du rythme c’est carré. Très carré même. C’est ce qui lui permet de faire des morceaux avec beaucoup de groove, où l’on bouge la tête sur le rythme sans s’en rendre compte . La musique pénètre le corps et ne le lache plus. C’est un groove où effectivement il y a une part belle à l’improvisation, mais chaque improvisation doit rester dans le rythme. Alors bien sur il peut y avoir des cassures rythmiques, comme dans le rock d’ailleurs, mais la colonne vertébrale du morceau est pour moi beaucoup rigide que le free.

        En tout cas j’affectionne beaucoup ces 2 styles, et le fait d’en parler me donne envie de replonger dedans !

  2. Francky 01 Says:

    Superbe article de Miles que je découvre à l’instant. Je me retrouve totalement dans ton rapport au Miles période électrique.
    Le premier que j’ai acheté, c’était « Bitches Brew » ! Je me rappel avoir vu, vers mes 18ans, un reportage sur lui. Et la pochette de cet album m’avait fasciné. On aurait dit un disque de rock psychédélique. Mais une fois le cd acheté (la first édition au son médiocre), je ne comprenais pas….
    Je suis venu au jazz par la funk notamment James Brown. Et de là à Herbie Hancock. Le H.H de « Headhunter », « Thrust », « Man Child », etc…Et c’est après avoir plongé dans son groove électrique remplie de fender rhodes, orgue Hammond, etc. que j’ai réécouté « Bitches Brew ». C’était quand même 4/5 ans après son achat.
    Et là j’ai fait le grand plongeon dans son univers ! Je me suis mis en quête de ces disques organiques et d’une liberté inouï.

    Par contre, je n’avais jamais écouté « Future Days » de Can. Et je l’ai mis via deezer et tu as raison : il y a une connexion entre « Bitches Brew » et ce disque. On retrouve les mêmes genres de sonorités, ce groove froid, cette pulsation unique, etc….

    Je ne sais pas si tu connais le groupe de trip hop Funki Porcini, signature du label anglais Ninja Tune. Ils ont samplé des extraits de « Bitches Brew » sur leur album « Let’s See What Carmen Can Do » (1997).
    Cette relecture trip hop-psychédélique 90′ du jazz-rock 70′ de Miles est très réussie. Rythmique drum’n’bass, breakbeat en furie, jazz électro free avec la trompette et les claviers vintage…
    Si tu veux, le disque est en écoute sur deezer.

    A + + +

    • johancolin Says:

      Merci pour ton commentaire. Non je ne connais pas Funki Porcini. Je m’en vais les écouter de ce pas. Merci du conseil.

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