John Tchicai & Cadentia Nova Danica – Afrodisiaca (MPS, 1969)

J’ai découvert cet album au détour d’une liste publiée par Thurston Moore, intitulée ‘Top Ten From the Free Jazz Underground‘ (ou ici avec les pochettes ). Connaissant les penchants bruitistes du monsieur auquel il faut ajouter la présence de la mention Underground free jazz, je m’attendais à des albums d’une rare violence à la limite du supportable et de l’écoutable. Il n’en est rien. J’ai fait de bien belles découvertes grâce à cette liste et ‘Afrodisiaca’ en est une.

L’album comporte 5 compositions. La première d’entre elles qui donne son nom à l’album a été composée par Hugh Steinmetz. Elle occupait l’intégralité de la première face du vinyle. Pas moins de 26 musiciens sont présents sur ce morceau qui s’étire sur 22 minutes. Pas de longues digressions fumeuses ou de capharnaüm inécoutable ici mais un tour de force éblouissant et monumental, sorte de symphonie free jazz qui alterne les mouvements bien distincts. Elle s’ouvre par un long accords joué par deux orgues à l’unisson. Viennent ensuite deux trompettes qui annoncent le thème. La mélodie est belle, cristalline et sensuelle, nimbée d’un écho nocturne et mystérieux. Elle m’évoque immanquablement l’univers de David Lynch : onirique, glamour, effrayant et énigmatique. Un balafon et des percussions puissantes et primitives, auxquelles se joignent les appels de cuivres inquiétants, embarquent brusquement l’auditeur dans un voyage halluciné à travers une Afrique fascinante peuplées de sorciers terrifiants. Après un court déluge de cymbales, des flûtes entrent en scène. Elles accompagnent le solo plaintif et malsain de John Tchicai et piaillent comme une multitude de petits oiseaux étranges dans une forêt sombre. Steffen Andersen se lance ensuite dans un solo de contrebasse qui culmine en une boucle de quelques notes  lourdes de menaces sur lesquelles Niels Harrit vient jouer de sa scie plaintive et sinistre. S’ensuit un long crescendo qui atteint son apothéose avec le retour des cuivres stridents et des percussions cérémonielles. Après des solos de trombone, de saxophone baryton puis de saxophone alto, le tout explose dans une cacophonie magistrale et magnifique qui fera fondre les derniers neurones qu’il vous reste.

La face B s’ouvre par le moins viscéral et plus intellectuel ‘Heavenly Love on the Planet’. Cela commence par un solo de clarinette basse accompagné de percussions. Les percussionnistes jouent chacun leur tour une note et cela donne l’effet d’un cercle qui tourne autour du soliste. Si le début est plutôt sage, le morceau se fait ensuite plus fiévreux et le très posé cercle se change à mi parcours en un véritable torrent.

‘Fodringsmontage’ est joyeuse cacophonie toute en dissonances et donne notamment à entendre une guitare électrique acide et acérée.

‘This is Heaven’ est adaptée d’une vieille chanson chantée par Talbot O’ Farrell (écoutez l’originale ici. Merci à Music Makes Me) . Les musiciens y sonnent comme une fanfare au ralenti jouant un air suranné et romantique.

‘Lakshmi’ a beau être le nom de la déesse indienne du bonheur, le morceau est cependant  sombre et accablé et clos l’album en queue de poisson. Après un thème joué à l’unisson, le premier soliste est Michael Schou à la flûte. Son jeu  léger est basé sur une gamme indienne. Vient ensuite Willy Jagert à l’ophicleide dont le solo mélancolique et plaintif évoque d’une manière assez inattendue le jeu de Miles Davis sur ‘Schetches of Spain’. Le dernier soliste est Christian Kyhl au saxophone soprano.  Il exploite parfaitement le timbre de son instrument afin de renforcer la sonorité indienne du morceau. ‘Lakshmi’ se termine comme il avait commencé par le thème cafardeux joué par l’ensemble des musiciens.

‘Afrodisiaca’ est un splendide album qui souffre cependant d’un déséquilibre dans sa construction. Bien que l’ensemble des morceaux de la face B soient bons, ils ne peuvent aucunement rivaliser avec le morceau titre qui écrase tout sur son passage. De plus le choix de clore l’album par ‘Lakshmi’ semble assez discutable tant le final tombe à plat et laisse plus sur une impression d’absence de final.

Pinailleries mises à part, ‘Afrodisiaca’ est un chef d’oeuvre. Un incroyable voyage au coeur d’une contrée magique et mystérieuse dont le morceau principal est un joyau scintillant à l’aura étrange et ensorcelante.

Des extraits en écoute ici

En bonus une vidéo présentant John Tchicai et le Candentia Nova Danica live en 1967.

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5 Réponses to “John Tchicai & Cadentia Nova Danica – Afrodisiaca (MPS, 1969)”

  1. khyro Says:

    hmmmmm…

    John Tchicai. Un de mes groupes préférés de free-jazz demeure le New-York Art Quartet. Faut que je trouve ça.
    Merci

    • johancolin Says:

      Ah. Je ne connais pas le New-York Art Quartet. Je vais écouter cela de ce pas. Merci.

    • johancolin Says:

      Je précise de plus que l’album à été réédité en 2008 et est donc maintenant facilement trouvable en CD sur beaucoup de boutiques de vente en ligne.

  2. khyro Says:

    2 disques qui valent vraiment le coup: l’album éponyme sorti sur ESP et le 35th reunion sur le label japonais DIW

    L’album «Old Stuff» qui vient d’être réédité sur Cuneiform est surement très bon mais je ne l’ai pas entendu. Sauf que c’est Louis Moholo aux drums sur cet enregistrement plutôt que Milford Graves.

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