Nick Drake – Five Leaves Left (Island, 1969)

J’ai une relation assez étrange et avec cet album et avec l’oeuvre de Nick Drake en général. je l’ai découvert assez tard, au début des années 2000. Je ne sais plus exactement quand ni comment. Au détour d’une liste des meilleurs albums de ‘rock’ sûrement mais je ne sais plus laquelle. Peu importe ‘Five Leaves Left’ est sur toutes les listes qui m’ont marquées. Cette omniprésence m’a tout d’abord un peu gêné. Mais qui pouvait bien être ce Nick Drake qu’il était de bon ton d’aimer ? La première écoute et celles qui suivront ne me convaincront pas du tout. La musique me paraissait trop douce, trop lisse. Elle glissait sur moi et il n’y avait aucune aspérité, aucun élément rugueux auquel je pouvais m’accrocher. ‘Five Leaves Left’ me paraissait trop normal, trop bien fait mais en même temps neutre et gris. J’ai laissé tombé. Pendant les années qui suivirent je continuerai à lire beaucoup de bien sur Nick Drake. Beaucoup de compliments faits de manière intelligente et personnelle qui balleront le fantôme de consensus mou qui avait commencé à s’installer dans mon esprit, mais rien n’y faisait, la musique de Nick Drake ne me touchait pas. Et puis c’est arrivé. Lentement elle est  devenue quelque chose à part. Elle s’est progressivement mise à me chatouiller l’âme et les entrailles, ‘Five Leaves Left’ en particulier.

Je ne pourrais même pas dire exactement ce que j’aime dans cette musique. Elle me touche c’est tout. Je ne suis même pas sûr de la trouver triste ou mélancolique comme beaucoup de gens paresseux la résument trop souvent. Cela va bien au delà, c’est bien plus profond. Il y a quelque chose de l’ordre d’un accablement de ne pas trouver sa place dans le monde mais en même temps une exaltation et une joie d’en faire partie et de se battre pour s’y affirmer et se trouver soi même. Tous les morceaux de ‘Five Leaves Left’ ont leur part d’ombre et de lumière. Écoutez la mélodie sautillante de ‘Cello Song’ contraster avec le violoncelle lancinant, ou la voix fatiguée de Nick Drake en comparaison du piano enjoué de ‘Man In a Shed’.

La musique de Nick Drake est d’une fragilité et d’une beauté confondante. Elle est humble, toute en retenue, elle ne s’impose jamais. C’est peut être pour cela qu’elle est passée inaperçue dans le boucan des guitares électriques des années 60 et 70. De la même façon, lors des derniers concerts du chanteur, les bruits des personnes au bar finissait en par couvrir la musique, ne laissant d’autre choix  à Nick que de se taire et de quitter la scène après de longues minutes de silence et de solitude et ce jusqu’à ne plus donner de concert du tout. La voix feutrée de Nick Drake traduit à merveille les secrètes espérances et les blessures du jeune homme introverti ; elle n’est pas encore lessivée et éteinte comme sur ‘Pink Moon’.  Les magnifiques arrangements de Robert Kirby ami du chanteur en soulignent la grâce et la légèreté. C’est le producteur Joe Boyd qui proposa à Nick Drake l’idée d’utiliser des cordes pour accompagner ses mélodies, avec pour modèle les arrangements du premier album de Leonard Cohen réalisé par John Simon. Seul ‘River Man’ ne fut pas arrangé par Robert Kirby car il n’arrivait pas à faire ce que Nick Drake voulait. Harry Robinson, qui composa entre autres les musiques des film de la Hammer, et qui était connu pour ses talents de faussaire fut appelé à la rescousse. Nick voulait que le morceau sonne comme du Delius, Robinson l’arrangea à la manière de Delius. Quelle gravité insondable émane de ‘River Man’ ! Quelle beauté crépusculaire ! Comment un frêle et timide jeune homme de 21 ans peut-il écrire cela ? Les paroles cryptiques m’échappent mais il s’en dégage la beauté et la fragilité d’une flamme vacillante.

Avant de lire ‘White Bicycles‘, je n’avais jamais remarqué à quel point Nick Drake était un virtuose de la guitare. Joe Boyd qui pourtant avait collaboré avec Bert Jansch, John Renbourn et John Martyn considérait que personne ne pouvait se mesurer à la maestria de Nick. Cependant comme il le concédait, ‘sa technique était si limpide qu’il fallait un moment pour saisir à quel point elle était complexe’.

‘Five Leaves Left’ fait parti de ces albums uniques, touchés par la grâce mais dont la beauté fragile ne se dévoile que peu à peu. Seul ‘Astral Weeks’ de Van Morrison peut soutenir la comparaison. J’ai mis du temps à aimer cet album, mais il fait aujourd’hui parti de mon Panthéon personnel. Devandra Banhart va jusqu’à dire que Nick Drake est un saint. Je n’irai pas jusqu’à là mais il est sûrement l’une des plus troublantes et insaisissables icônes du folk anglais.

‘ Five Leaves Left’  en écoute ici

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