Animal Collective – Campfire Songs (Catsup Plate, 2003)

Campfire songs

Il est étrange comment certains albums demandent à être apprivoisés. La première écoute est un instant crucial mais partial. Au Panthéon de mes albums favoris se trouvent principalement deux catégories : les albums que j’ai adorés dès les premiers instants, et ceux que j’ai détesté. Sur ceux qui m’ont happé dès la première écoute, il n’y a pas grand-chose à dire. Ils étaient un monde dans lequel j’ai pu entrer facilement, un univers connu ou inconnu mais accueillant et qui me promettait des aventures et des découvertes. Bien sûr ce monde je pouvais, je devais, l’explorer. Si passer la porte (l’étape de la première écoute) était facile, il fallait cependant pénétrer plus profondément dans cet univers, l’explorer attentivement pour en découvrir les merveilles et les subtilités. Un bon album se dévoile petit à petit et livre un peu plus de ses secrets à chaque fois que l’on y revient.

On the Corner de Miles Davis, Remain in light des Talking Heads, Loveless de My Bloody Valentine font partie de la seconde catégorie. Je n’ai pas su quoi en faire, ils ne rentraient dans aucune case, ou avaient le cul entre deux chaises. Au mieux, ils m’ont de prime abord laissé perplexe et dubitatif au pire je me suis senti agressé et snobé. Je les ai perçus comme des « foutage de gueule ».

Campfire Songs fait parti de ces albums dont je me suis demandé s’ils étaient une vaste blague, une œuvre douteuse que les snobs pouvaient s’enorgueillir de trouver génial en regardant dédaigneusement la masse qui ne peut apprécier cette musique. Tout le monde peut se tromper. Il faut cependant remettre les choses dans l’ordre. J’ai découvert Animal Collective avec Sung Tongs. Et là aussi je n’avais pas été convaincu. J’étais partagé entre : « c’est quoi ce bordel ? Ils déconnent, hein ? C’est une blague ?» et « hey, je tiens peut être quelque chose ». Comme je n’arrivais pas à trancher, je me suis mis à lire pas mal de critiques positives et négatives et à écouter d’autres albums d’Animal Collective afin de me familiariser avec ce groupe, de trouver une porte d’entrée, une façon d’appréhender leur musique. Mal m’en a pris. Cela n’a fait qu’ajouter à ma confusion et j’ai laissé tombé. J’ai mis Animal Collective dans un coin en me promettant d’y revenir de temps en temps, on ne sait jamais… Ce que j’ai effectivement fait mais sans succès. Jusqu’au jour où…

J’ai succombé au charme Animal Collective à peu près au milieu du morceau Bro’s de Panda Bear. On peut appeler cela un déclic. Il est vrai qu’entre temps j’ai découvert la musique folk « bizarre » des années 60 et 70 (Pearls before swine, Comus, Incredible string band…) et me suis également familiarisé avec les Beach Boys (Pet sounds, Smiley Smile…) Cela a certainement aidé. Bro’s a été pour moi une sorte de décodeur. La musique que j’avais eue du mal à percer est subitement devenue limpide. Boucles, accords répétitifs martelés, mélodies douces, voies candides et sucrées à la limite du puéril et de l’amateurisme. La musique d’Animal Collective est douce, enfantine et attachante. Cela peut sembler être du grand n’importe quoi sans queue ni tête, voire de la fumisterie. Il n’en est rien. Les membres d’Animal Collective savent exactement ce qu’ils font et ils le font avec une telle sincérité et une telle générosité que ça en devient presque gênant : comme si l’on écoutait de la musique qui ne nous était pas destinée, quelque chose d’intime et de bricolé qui n’aurait pas dû dépasser le cercle restreint de la famille et des amis. Cela est tout particulièrement vrai pour Campfire Songs qui peut être vu comme une démo de l’album Sung Tong qui suivra l’année suivante.

Campfire Songs est un disque intimiste, brut et dépouillé. De la musique faite par trois amis sous un porche quelque part dans la campagne du Maryland. Jamais encore je n’ai eu l’impression, en dehors de certains albums de jazz, d’entendre une musique d’une telle spontanéité, qu’elle semble prendre corps sous mes yeux. A chaque nouvelle écoute c’est comme si les membres d’Animal Collective donnaient vie à la musique ici et maintenant. Elle est belle et simple, presque physique, l’écoute équivaut à une expérience concrète. La prise de son y est pour beaucoup dans le rendu de l’intimité et de la quasi-matérialité de l’album. A la musique viennent se mêler, les bruits environnants : pluie, vent, bruissement des feuilles, insectes, oiseaux, un avion qui passe… Autant d’anecdotes, d’histoires qui apportent une épaisseur, une toile de fond sur laquelle les guitares et le voix s’entrelacent et se croisent. Le lieu, ce porche de maison, cet environnement familier devient le quatrième membre de la session.

L’intimité rend les choses les plus simples, grandes et poignantes. Elle transcende l’expérience, la magnifie. Il en est de même pour Campfire Songs. Le sentiment de familiarité et d’abandon rend cette musique plus belle. Les accords répétitifs, les mélodies fantomatiques, les voix légères qui la composent, ne tiennent que par le mince fil qu’est empathie que l’auditeur se doit d’avoir envers cette musique fragile. Sans elle tout s’écroule ; la candeur, la naïveté et la simplicité deviennent ridicules.

Campfire Songs est sublime mais d’une sincérité et d’une candeur qui peuvent mettre mal à l’aise. Ecoutez l’album d’une oreille amicale, ne vous laissé pas rebuter par ce qui peut à première vue paraître de la maladresse. Il vous tend la main, saisissez-la, vous aurez un ami pour la vie.

Animal Collective, Campfire Songs, Catsup Plate, 2003

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2 Réponses to “Animal Collective – Campfire Songs (Catsup Plate, 2003)”

  1. khyro Says:

    Faut pas se laisser prendre… Campfire Songs est en fait un set super bien rodé qu’Animal Collective traînait depuis quelques temps. Et puis les fields recordings ont été enregistré par la suite…

    Vivement l’éthique musicale du Jewelled Antler Colective.

    http://en.wikipedia.org/wiki/Campfire_Songs_(album):

    « Ambient sound from the surrounding area was also captured and added later.»
    «It really wasn’t spontaneous or improvised […]. We worked for a month or so to get it just right like the transitions between songs.»

    • johancolin Says:

      Je ne savais pas que la musique était à ce point travaillée en amont. Je pensais qu’il s’agissait plus d’improvisations sur une base mélodique prédéterminée. Quant aux fields recordings je crois que j’avais en effet lu (après avoir écris l’article) qu’ils étaient ajoutés à posteriori. Je viens de vérifier dans les notes de la pochette et cela est en effet précisé : ‘A romp in the woods was added to tracks 1 and 4‘ Je n’avais tout simplement pas compris le texte. Je ne connaissais pas le mot ‘romp’ et comme tout est écrit à la main c’est difficilement déchiffrable.

      Je ne sais pas si d’un point de vue éthique ce procédé est fallacieux mais en tout cas l’ajout des field recordings contribue grandement à donner à l’album son côté brut de décoffrage et intimiste. La partie musicale a par ailleurs été enregistrée en une prise, ce qui explique que le groupe ait dû répéter beaucoup pour que tout s’enchaîne parfaitement.

      Je ne connais pas très bien le collectif Jewelled Antler. Je n’ai que le CDr de Fursaxa sorti sous cette bannière, plus d’autres albums de groupes affiliés au collective. La Jewelled Antler Library me fait de l’œil depuis très longtemps. Il faut qu’un jour je me décide à l’acheter.

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