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Archives GRM – Le son en nombres (GRM-INA, 2006)

18 février 2011

Je suis content. J’ai successivement dépassé plusieurs a priori qui auraient pu me priver de bien belles découvertes.

Pendant longtemps j’ai cru que les musiques issues du GRM étaient une affaire de scientifiques et d’experts. J’avais tort. C’est un cliché, un piège dans lequel il est trop facile de tomber. Il y a bien un peu de science mais l’essentiel n’est pas là.

Il est aussi assez facile de se laisser impressionner par les titres ronflants ; ceux des compositions mais aussi celui de l’institution elle-même. GRM : Groupement de Recherches Musicales. Plus que de la musique, de la recherche musicale. Soit, mais il est vrai que je ne peux pas vraiment juger vu que je n’ai absolument aucune connaissance technique ou théorique dans ce domaine.

Quand on parle d’expérimentation, on pense volontiers à liberté débridée. On patouille, quitte à en mettre sur les murs. Recherche fait bien plus sérieux et évoque rigueur et méthode.

Je suis un néophyte total et je ne veux surtout pas asséner des vérités arbitraires mais j’ai l’impression qu’on a trop rarement mis en avant la liberté et la subjectivité artistique de ces musiques dites sérieuses. Vous me direz, la balance entre liberté et rigueur n’est pas toujours facile à discerner et il est difficile de juger quand on ne connait pas les méthodes et processus mis à l’œuvre par un artiste. Ce qui sonne comme un bordel informe peut tout aussi bien être l’œuvre d’une méthode drastique que d’une absence totale de rigueur. Bref, toujours est-il qu’il est quand même possible d’arriver face aux musiques du GRM comme un chien dans un jeu de quilles, sans savoir quels sont exactement les processus mis en œuvre, et de passer outre leur austérité présumée ou apparente. Je les écoute comme j’écoute Aphex Twin ou Fennesz. J’évite de leur prêter tout côté statutaire : ça tue l’amour.

Il y a 6 mois, j’ai fait l’acquisition d’un coffret édité par le GRM qui vise à donner un aperçu de la diversité de sa production. J’avais envie de me plonger dans « les classiques », les bases, pour pouvoir mieux appréhender certaines musiques actuelles, pour savoir d’où elles viennent et essayer de cerner ce qu’elles apportent de nouveau. Les grands noms y côtoient les inconnus (pour ma part toutefois) et les compositions s’échelonnent de 1948 à 1989 (grosso modo, elles ne sont pas toutes datées, hum, pas très rigoureux tout ça…). Le coffret est divisé en 5 CD et organisé par thèmes :

- Les visiteurs de la musique concrète

- L’art de l’étude

- Le son en nombres.

- Le temps du temps réel

- Le GRM sans le savoir

Si j’avais dépassé quelques a priori, et succombais au désir de découvrir ces musiques étranges, j’en gardais cependant encore un certains nombres. J’en attendais en effet plus des compositions des années 50, les classiques, et j’appréhendais franchement celles des années 80. A ma grande surprise, ces dernières se sont avérées autant, voire plus intéressantes que leurs illustres aînées et le 3ème CD, Le son en nombres, est au final celui que j’aurais le plus écouté. Il est consacré aux premières musiques réalisées à l’aide de l’informatique, dont la genèse remonte à l’aube des années 80. Des visions d’horreur m’ont pourtant parcouru l’esprit alors que j’essayais d’imaginer à quoi cela allait ressembler. J’imaginais de vieux garçons aux cheveux gras portant de grosses lunettes , des débardeurs jacquards ainsi que des cravates en laine s’amusant avec des machines qui ressemblaient à ça.

Étonnamment les premières écoutes ont été assez neutres. J’étais alors sans opinion, je découvrais. Il n’y a pas eu de réactions épidermiques violentes, pas de convulsions, pas de chutes de cheveux brutales, ni de rires maniaques incontrôlables. J’étais presque déçu, j’aurais presque aimé détester ces musiques, ça m’aurait rassuré.

Le premier morceau, Eros Bleu de François Bayle, est très poétique et bien loin de tout ce que je pouvais imaginer sortir d’un logiciel informatique en 1979. Car au-delà du logiciel il y a le musicien. Musicien et non technicien ou scientifique (j’aimerai cependant savoir comment les membres du GRM se définissent eux même ou dans quelles mesures ils sont tout cela à la fois). Bayle compose ici une musique pareille à des frémissements mi métalliques, mi vaporeux, instables et libres. Des miroitements parfois ponctués de quelques tintements. Des instants fugaces à la fois discrets et en effervescence. Vers la fin du morceau, le son brut, avant traitement, qui a servi de base à cette composition nous est dévoilé. Il s’agit d’une sorte de crissement de polystyrène. Même à ce moment-là la musique ne perd pas son mystère. Je rêverai de l’entendre seul dans une chapelle vide.

Sur Voyage au Paradis, Didier Kaufmann joue avec une voix féminine. Elle est distordue, étirée, fragmentée, séquencée et passée à travers différents filtres. Elle se mélange à d’autres sons eux aussi étirés. Le résultat est fascinant. Pour un voyage au Paradis cela me semble un peu sombre et angoissant mais il y a effectivement quelque chose d’outre tombe dans cette musique. Je pense au film Orphée de Jean Cocteau. Il s’en dégage la même poésie onirique, mi morbide, mi sensuelle. Un rêve en noir et blanc.

Sud, malgré son titre, ne respire pas la chaleur. Les sonorités sont assez proches de celles d’Eros Bleu, comme bon nombre des morceaux de la compilation, par ailleurs. Viennent s’y ajouter des bruits de vagues qui au fil des transformations se changent en rugissements supersoniques. Des résonances à la tonalité proche d’un orgue glissent parfois sur l’ensemble. Ce morceau de Jean Claude Risset procure une sensation de puissance retenue, comme contenue dans une douce caresse.

Week End est le morceau qui m’aura marqué le plus rapidement. Peut être parce qu’ici je suis en territoire connu, quelque part entre drone et musique synthétique. Il est en tout cas d’une étrange actualité. Il pourrait sortir demain sur Arbor ou Digitalis, que tout le monde serait sur le cul. Des vagues de sons tenus et vibrants se succèdent et emplissent l’espace. Week end est tout en demi teintes. Des sons tendus, en suspension, glissent tranquillement. Ils sont comme des couches qu’on effeuille ou des glacis que l’on superpose. C’est un monde de transparences et de lumières, un mystère à la fois arctique et technologique. Un vrombissement électronique qui mettrait en résonance des milliers d’instruments de cristal. Un bouillonnement électrique, une aurore Boréale. Week End est vraiment à couper le souffle et il peut justifier à lui seul l’achat de cette compilation (les CD du coffret sont disponibles indépendamment les uns des autres). C’est la première fois que j’écoute un morceau d’Ivo Malec, je n’avais jamais entendu parler de ce monsieur auparavant, mais je ne compte pas en rester là.

Le cinquième morceau, Wind Chimes – non rien à voir avec les Beach Boys – met lui aussi en scène des tintements et des résonances mais Denis Smalley fait la part belle aux silences. Moins atmosphérique que les morceaux qui le précèdent, Wind Chimes se compose de beaucoup de frémissements et de percussions éparses que l’on retrouve en général dans les musiques improvisées. On pourrait même croire que Denis Smalley n’a pas eu recours aux traitements informatiques, si ce n’est l’étrange résonance dans laquelle baigne la musique.

Dans un premier temps, Anamorphées se compose des sons à l’aspect gélatineux qui semblent avoir été saisis dans un mouvement rapide. Dans un second, il est difficile de ne pas penser à une musique venue de l’espace, une musique planante. J’imagine une fête alien pleine d’étranges bestioles qui se disputent.

Variations didactiques est en ce qui me concerne l’un des meilleurs moments de l’album. Il s’agit d’un mélange entre voix humaine et électricité. Une voix, qui récite le poème Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé, est violemment triturée et décomposée en petits morceaux et ensuite ré-assemblée jusqu’à par moment être proche de ce que l’on nomme aujourd’hui glitch. Elle devient alors déshumanisée et métallique. Des clusters d’onomatopées et de syllabes explosent ou s’étirent pour aboutir à un résultat aussi déroutant que fascinant. Les manipulations sont millimétrées, faites au scalpel, j’imagine à peine la virtuosité dont a dû faire preuve Yann Geslin pour arriver à un tel résultat en 1982.

Affleurements de Bénédict Maillard semble être le résultat de la chute d’une bille métallique dont le bruit se réverbérerait à l’infini sur les parois d’un labyrinthe de miroirs. Le son se réfracte et se transforme petit à petit. Il en résulte un déluge de tintements sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise.

4 saisons (hiver) voit une nouvelle fois la voix humaine se confronter aux sonorités froides des machines. Deux voix qu’on croirait extraites d’un opéra se superposent à ces mêmes résonances métalliques/cristallines qui donnent sa coloration si particulière à l’album. Elles sont en fait le résultat de transformations appliquées aux voix elles-mêmes. Il est impossible de reconnaître la source de départ. Le résultat en d’une noirceur à vous glacer le sang. Je me demande même si Scott Walker n’en aurait pas abusé avant d’enregistrer The Drift.

Novar, qui clôt l’album, est peut être le morceau qui dans sa forme se rapproche les plus des études des années 50/60. On est clairement sur les terres de la musique concrète mais les sonorités sont plus modernes, dans la lignée des autres morceaux de l’album. On assiste ici à un feux d’artifice d’effets en tout genre et d’explosions à l’envers.

Ce troisième CD du coffret du GRM est vraiment une splendide découverte. Contre toute attente les musiques qu’il contient sonnent étrangement actuelles et leur écoute apporte à éclairage neuf sur pas mal de choses que je peux écouter en ce moment. S’il n’a pas été forcément évident de rentrer dans chaque morceau lors des premières écoutes, je me suis cependant familiarisé relativement rapidement avec l’ensemble, et les morceaux qui m’ont le plus résisté n’ont fait au final que renforcer mon désir de percer leur mystère. Le jeu en valait largement la chandelle.

Des extraits d’une minute de chaque morceau ici

Retrouvez également cette chronique sur SUBSTANCE-M


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